Étymologiquement, la magie désigne
l’art des mages, caste sacerdotale des Mèdes, qui
cultivaient l’astrologie et autres sciences ésotériques.
Mais le mot a pris un sens plus vaste pour désigner les
croyances et les pratiques qui ne rentrent pas dans les rites
des cultes organisés et qui supposent la croyance en une
force surnaturelle immanente à la nature. Cette définition,
assez ambiguë, explique pourquoi certains auteurs, comme
James George Frazer, font de la magie une pré-science (il
existe un déterminisme magique, sur lequel s’appuie
la manipulation du magicien), et pourquoi d’autres, comme
Marcel Mauss, la considèrent comme un phénomène
religieux (est magique pour lui tout rite qui ne fait pas partie
d’un culte organisé, rite privé, secret, mystérieux
et tendant à la limite vers le rite prohibé), la
différence essentielle étant que la magie agit à
l’aide de forces immanentes à la nature, tandis que
la religion suppose la transcendance du sacré.
On distingue une magie cérémonielle, ou indirecte,
qui agit sur les esprits (autres que l’homme) par le moyen
d’un rituel, et une magie naturelle, ou directe, qui agit
sur la nature à travers une technique sui generis , reposant
le plus souvent sur les lois de ressemblance (magie imitative)
et de contiguïté (magie contagieuse); de même,
l’on distingue une magie préventive (surtout à
travers les charmes et les talismans) et une magie active (à
travers un cérémonial stéréotypé);
enfin, suivant ses finalités, pour le bien ou pour le mal,
on a soit la magie blanche (ou de la main droite), soit la magie
noire (ou de la main gauche). Cependant on a tendance en France
à réserver, de plus en plus, le terme de magie à
la magie blanche, et à appeler plutôt sorcellerie
la magie noire; dans les ouvrages anglo-saxons, cette opposition
correspond, grosso modo, à l’opposition chaman (magie
curative) et sorcier (fauteur des maladies, de la folie et de
la mort), bien que l’on reconnaisse que souvent le chaman
travaille de la main gauche et que le sorcier peut être
appelé à défaire ce qu’il a fait, rendant
la santé aux malades.
Les travaux les plus récents sur la magie utilisent les
données de la psychiatrie ou de la psychanalyse (toute-puissance
du désir; rapport de la magie et de l’anxiété),
en même temps que celles de la sociologie ou de l’anthropologie
sociale (fonctions positives de la magie et définition
de sa position à l’intérieur d’une structure
sociale).
1. Fondements ethnologiques
L’intelligence et la magie
Théorie intellectualiste
C’est à partir de la constatation de la magie directe
ou naturelle que Frazer a développé sa théorie.
Il distingue deux principes, qui correspondent à certaines
lois de l’association des idées: le principe de similitude,
qui veut que le semblable appelle le semblable, d’où
le magicien conclut qu’il peut produire tout effet désiré
par sa simple imitation (magie homéopathique ou imitative);
le second, ou principe de contiguïté, qui veut que
les choses qui ont été une fois en contact continuent
d’agir l’une sur l’autre, alors même que
ce contact a cessé, d’où le magicien conclut
que tout ce qu’il peut faire à un objet matériel
affectera également la personne avec laquelle cet objet
a été un moment en contact (magie contagieuse).
On peut donner comme exemple de la première les danses
imitatives des animaux que le chasseur veut voir se multiplier;
de la seconde, la destruction des rognures d’ongles ou de
cheveux ayant appartenu à une personne à laquelle
on désire du mal: cette destruction entraînera automatiquement
la maladie ou la mort de cette personne. Bien entendu, la loi
de similitude a sa contrepartie dans la loi de contrariété:
«Dans le rituel atharvanique, on fait cesser la pluie en
suscitant le soleil par le moyen du bois d’arka.»
J. H. King, de la même façon, fait de la magie le
résultat d’«un travail intellectuel»,
une première tentative, d’ailleurs erronée,
pour expliquer les phénomènes naturels.
Deux conclusions se dégagent de cette théorie.
D’abord que la magie a précédé la religion.
Celle-ci ne peut naître que postérieurement, de l’échec
de la première. Si les pratiques magiques ne réussissent
pas, c’est qu’il existe des volontés supérieures
à la nôtre, qu’il faut rendre favorables par
des prières ou des sacrifices. Ainsi naîtrait la
croyance en des êtres surnaturels. On voit par là
que la religion se définirait par la contingence (malgré
nos demandes, les dieux peuvent nous refuser leur aide) et par
le miracle (l’intervention divine se fait contre les lois
de la nature), alors que la magie se définit par le déterminisme
(il suffit de telle parole ou de tel acte pour que l’effet
s’ensuive automatiquement) et repose sur la croyance en
des forces naturelles. La seconde conclusion découle de
ce qui précède; si la magie se distingue de la religion,
elle se rapproche au contraire de la science: «Étroite
est l’analogie entre la conception magique et la conception
scientifique du monde. Dans les deux, la succession des événements
est censée parfaitement régulière et sûre,
étant déterminée par des lois immuables dont
le jeu est susceptible d’être prévu et calculé
avec précision [...].
Le magicien est absolument convaincu que les mêmes causes
produiront, sans se démentir jamais, les mêmes effets;
il pense que l’accomplissement de la cérémonie
convenable [...] sera inévitablement suivi du résultat
désiré, à moins bien entendu que les envoûtements
d’un collègue plus puissant ne viennent contrarier
et déjouer ses propres incantations.»
Ce qui donne une apparence de fondement à une telle conception,
c’est que la magie et la science poursuivent le même
but – la mainmise de l’homme sur la nature –,
et que la magie, comme la science, suit des règles. Mais
l’erreur de Frazer a consisté à prendre pour
le principe de la magie les règles auxquelles se plie sa
technique, c’est-à-dire à prendre les moyens
qu’elle utilise pour sa fin. Que les lois de l’association
des idées, par similarité ou par continuité,
«puissent servir à classer les opérations
magiques, cela n’est pas douteux, mais il ne s’ensuit
nullement que les opérations magiques dérivent d’elles»
(Bergson).
D’abord, en effet, il y a dans la magie une part considérable
d’interprétations, donc bien plus que le simple produit
des lois associatives: on peut, par exemple, remplacer dans une
cérémonie d’envoûtement un objet (poupée)
par un autre (tête d’oignon); réciproquement,
un même objet (tête de pavot) peut symboliser suivant
les cas la pluie, le tonnerre, le soleil, la fièvre, l’enfant
à naître. Ce qui importe donc, c’est la pensée
symbolique, mais on sait qu’elle est le fondement de la
religion autant que de la magie. En effet, dans ce qu’on
peut nommer le champ sémantique, allant du symbole, gros
d’un sens polyvalent, jusqu’au signe (ce mot ayant
ici une acception mathématique), voire au signal, l’un
et l’autre univoques, la religion et la magie sont à
une extrémité, la science est à l’autre.
D’autre part, les cérémonies magiques n’ont
pas la simplicité qu’elles devraient avoir si leur
efficacité tenait tout entière dans l’homéopathie
ou la contagion; elles prennent des formes compliquées,
elles ne peuvent être efficaces que dans certains lieux
(par exemple dans un carrefour), à certains moments (par
exemple dans les nuits sans lune), elles recherchent l’étrange
et l’effrayant. Suivant le mot de D. Essertier, si l’on
veut à tout prix parler de science à propos de la
magie, on devrait dire «quasi-science», car les démentis
de l’expérience n’amèneront pas un progrès
de la magie, alors qu’ils assurent l’avancement de
la science; la première qualité du savant, c’est
l’esprit critique, alors que la magie repose sur la tradition,
qu’il faut, sous peine d’échec, ne jamais modifier;
s’il existe des lois magiques, ces lois font appel à
des forces occultes, leur causalité est mystique, non naturelle,
alors que les lois scientifiques doivent être vérifiées
expérimentalement; tout est mis en œuvre, dans les
cérémonies magiques, pour intensifier l’angoisse
ou exaspérer le désir, alors que la technique du
savant est celle de l’homme «aux yeux secs»
de Francis Bacon. Il reste sans doute que la magie s’est
orientée un moment vers la science, avec l’occultisme,
l’alchimie, l’astrologie; mais cette magia naturalis
inspire à ceux qui la détiennent plus un appétit
de richesses et de puissance qu’un intérêt
proprement scientifique. Elle s’appuie sur des expériences
mais oublie de cette méthode ce qui lui est propre, à
savoir la mesure, pour ne retenir qu’une sorte de qualité
du geste ou un savoir-faire qualitatif. La science au sens strict
est née quand la mesure a été introduite
en laboratoire; elle a pu certes profiter de certaines recherches
des antiques magiciens (M. Berthelot), elle n’est pas née
de celles-ci. On peut même aller plus loin, et affirmer
que la magie a été le plus gros obstacle à
l’avènement d’une pensée vraiment scientifique
(G. Bachelard).
L’art et la magie
Frazer a surtout insisté sur la magie des gestes. Mais
il existe aussi une magie de la parole, dont les trois formes
principales sont l’incantation, la malédiction et
la bénédiction; celle-ci est si importante qu’il
y a rarement des gestes qui ne s’accompagnent de formules,
récitées ou chantées. Ainsi, pour retrouver
la survivance de la pensée magique, ce n’est pas
du côté de la science qu’il faudrait chercher,
mais du côté des arts dits phonétiques. La
magie est de la «musique gelée» (J. Combarieu).
Le fils d’Autolycos arrête de son chant l’hémorragie
d’Ulysse; Orphée calme les bêtes; Josué
renverse les murailles de Jéricho; les Hindous et les Chinois
ont leurs rag (chants) liés à chacune des saisons
de l’année ou des heures de la journée, pour
provoquer la bonne marche de la nature, au point qu’Akber
ayant voulu chanter le rag de la nuit à midi l’obscurité
se fit aussi loin que portait sa voix. Pas de poésie sans
pieds, or l’explication de la notion de «pied»
n’est pas complète tant qu’on ne la rapproche
pas de celle de pas, et celle de pas de la danse: «Nul n’ignore
la parenté de la danse et de la magie» (G. Richard).
Sans doute les liens qui unissaient la musique et la poésie
à la magie de la parole et du son se sont peu à
peu relâchés; malgré tout, la musique et la
poésie gardent toujours quelque chose de leurs lointaines
origines, cette puissance mystérieuse qui nous arrache
à la vie réelle pour nous plonger dans une autre
existence, secrète. Ne parle-t-on pas de leurs pouvoirs
incantatoires et, de Novalis au surréalisme, la poésie
moderne ne s’efforce-t-elle pas de renouer avec les pouvoirs
de la magie?
Les théories anti-intellectuelles de la magie
Si les lois de la magie ne se ramènent pas à des
lois logiques, ne serait-ce pas que la magie a sa racine dans
une autre logique que celle de l’esprit, qui demeure abstraite,
pour en adopter une autre, «naturelle» en quelque
sorte, s’enracinant dans le corps, la libido et le désir.
Bergson trouve le principe de la magie imitative dans le geste
du primitif qui voudrait tuer son ennemi, mais l’ennemi
est loin: «N’importe! notre homme est en rage; il
fait le geste de se précipiter sur l’absent [...].
Il serre entre ses doigts la victime qu’il croit ou qu’il
voudrait tenir.» Quant à R. Allier, il explique la
magie sympathique par une loi de la vie affective: «Il suffit
d’une fraction de l’image pour que s’éveille
l’émotion liée à la perception de l’image
totale»; l’amoureux évoque sa maîtresse
devant un ruban, une fleur séchée; il s’imagine
tenir la femme aimée à travers cet objet. Ainsi,
partout à l’origine de la magie, on trouverait des
désirs et des images sentimentales. Les civilisés
en apporteraient une confirmation indirecte; car partout où,
pour quelque raison que ce soit, la réflexion cesse, où
l’émotion jaillit et envahit tout, la magie renaît
aussitôt: le joueur de Monaco, celui qui parie au tiercé,
le paresseux qui doit passer un examen, s’entourent de talismans
ou pratiquent des gestes auxquels ils confèrent une causalité
magique. Mais, comme l’écrit R. Otto, si l’on
trouve bien dans le désir un élément important
de la magie, il faut que s’y ajoute, pour que la magie proprement
dite apparaisse, un autre élément: la croyance en
l’efficacité du rite et dans la possibilité
d’une «action surnaturelle»; si la toute-puissance
du désir ou du vouloir suffisait, la magie pourrait réaliser
ses buts en l’absence de tout rituel (H. Codet).
Cependant, c’est la psychanalyse qui a donné à
cette théorie de la magie-désir sa forme la plus
développée. La première forme de la libido
est la libido orale ; or, lorsque la mère est loin et que
l’enfant pleure ou crie, la mère revient pour lui
donner le sein; l’enfant croit alors en la toute-puissance
de ce moi, dont il vient de découvrir le pouvoir créateur
en la valeur magique de ses désirs ou de ses appels, qui
déterminent aussitôt, de la part des personnes qui
l’entourent, toute une série de comportements appropriés.
Ou encore, au moment du sevrage, il jette ou brise ses jouets,
les disloque, les démembre, car ils sont les images, pour
lui, du sein maternel ou du petit frère qui le lui a enlevé.
Bref, à ce moment, la libido investit le moi, qui devient
l’objet aimé. C’est le narcissisme, qui correspond
au stade de la pensée magique chez l’enfant. Il disparaîtra
plus tard; cependant le sommeil nous ramène chaque soir
à ce monde narcissique, puisque le rêve ne sépare
pas le désir de sa réalisation, le subjectif de
l’objectif. Le narcissisme, pour Freud, explique donc la
mentalité primitive; la religion pour lui, comme pour Frazer
mais pour d’autres raisons, n’est pas première;
elle a été précédée par une
période de toute-puissance des désirs; l’ontogénie,
c’est-à-dire le développement de l’individu,
reproduisant la phylogénie, c’est-à-dire l’évolution
de l’espèce humaine; et ce n’est que devant
l’échec de leurs rêves imaginaires que les
membres de la horde primitive doteront les objets de forces analogues
à la sienne, passant ainsi du magisme à l’animisme.
La théorie de Geza Roheim est un peu différente.
Il part de la constatation que le sorcier ne peut agir contre
quelqu’un que s’il possède quelque partie de
cette personne, ongles, cheveux, etc. Les appartenances, qui se
trouvent maintenant entre les mains du sorcier, entraînent,
pour l’individu qui ne les possède plus, une perte
de substance, par conséquent une castration symbolique.
En Australie, le sorcier enlève le foie de sa victime,
et le mot qui désigne cette action magique est le même
que celui qui désigne la défloration. On a là
tous les éléments pour comprendre la magie. Le sorcier
est le symbole de la puissance phallique de la tribu, le substitut
du père de la horde primitive; il châtrerait son
ennemi pour le rendre femme et avoir des relations avec lui; la
force magique serait donc «une projection de la puissance
phallique hors de soi pour opérer sur la victime un coït
sadique à distance précédé de castration».
On pourrait reprocher à cette interprétation de
n’expliquer que les formes agressives de la sorcellerie,
mais les formes positives s’en dégagent aussi: les
cérémonies magiques destinées à faire
pleuvoir reposent sur l’identification de l’eau avec
le fluide spermatique du père céleste; la guérison
magique qui consiste à tirer du corps du malade le mal
sous la forme de petits cristaux de quartz ou d’insectes
par succion consiste en fait à extraire le pénis
du sorcier qui est resté dans la victime ou l’enfant
né du coït à distance.
Bien que les deux théories de Freud et de Roheim soient
différentes, on peut les considérer comme complémentaires.
Freud expliquerait les croyances magiques, encore diffuses et
non institutionnalisées. Roheim nous ferait passer au moment
où la magie se crée ses interprètes, se donne
un corps de doctrines et des fonctions bien déterminées,
dans le groupe primitif.
La toute-puissance du désir constitue bien une des racines
psychiques de la magie, mais il faut ajouter que le narcissisme
ne joue que dans un cadre institutionnel et écologique;
en fait, il y a une espèce de contradiction entre la multiplicité
des désirs, des rêveries narcissiques, et la pauvreté
de la magie, la monotonie de ses procédés, le petit
nombre d’objets qu’elle utilise pour ses fins. Réduire
la magie à une simple satisfaction symbolique du désir,
c’est la ramener à un mécanisme très
général de la pensée symbolique et tenir
pour secondaire ce qui lui est propre et qui fait croire à
son efficacité. Il n’est pas de magie sans la croyance
en une puissance extraordinaire, en un pouvoir étrange,
et pas de pratique magique sans utilisation normative de cette
force occulte. Là où cette force numineuse disparaît,
il n’y a plus de magie: seule la technique demeure (J. Cazeneuve).
La magie dans la société
Les théories sociologiques
Il faut parler maintenant du caractère conventionnel et
traditionnel de la magie. D’abord, dans la magie imitative,
toutes les qualités du symbole ne sont pas transmises au
symbolisé; on n’en retient qu’un: de l’argile,
sa mollesse; de l’argent, son éclat; il y a là
une abstraction extrêmement artificielle qui se transmet
de génération en génération. En outre,
le nombre des symbolismes utilisés, à l’intérieur
d’un groupe social, est très restreint; la magie
des nœuds sert à mille choses: tuer l’amour,
calmer le vent, arrêter un maléfice, guérir
une maladie. L’individu n’est pas libre dans le choix
des objets dont il se servira pour assouvir ses désirs;
il doit se soumettre à la tradition. La magie peut bien
prendre sa source dans le psychique, le psychique ne devient magie
que lorsqu’il devient un phénomène social.
Plus encore: la magie est une spécialisation; alors que
tout un chacun a ses désirs, pour la réalisation
de ce désir, il faut s’adresser au sorcier ou au
magicien. H. Hubert pour l’histoire, M. Mauss pour l’ethnographie,
ont montré comment naissent les pouvoirs magiques. Ils
sont héréditaires; il suffit par exemple dans certaines
populations de naître dans la caste des bergers ou des forgerons
pour être considéré comme un magicien. Le
plus souvent, ils sont l’objet d’une révélation;
mais cette révélation n’est pas libre; elle
est, jusque dans ses moindres détails, réglée
par la collectivité; par exemple, l’esprit égorge
le dormeur et lui change les viscères; ailleurs, il insinue
un os magique dans sa cuisse; chez les Arunta, il tue le futur
sorcier d’un coup de lance, l’emporte dans une grotte,
lui enlève ses entrailles et le bourre de cristaux de quartz.
Le schéma de l’initiation magique est donc toujours
fourni par la société. Le sorcier apprendra en rêve
ou en état de veille, par la suite, les formules et les
gestes; l’initiation s’achève par un enseignement,
oral autrefois, écrit pour nos sociétés,
qui se transmet de génération en génération.
Bref, la magie est «constante, traditionnelle, exacte, précise,
elle a son personnel, ses traditions» (Mauss). S’il
peut y avoir une magie spontanée et individuelle (J. Piaget
la trouve chez l’enfant), cette magie individuelle n’a
rien à voir avec la magie collective des historiens et
des ethnologues, qui est essentiellement un phénomène
social.
Cette magie collective, conventionnelle et stéréotypée,
repose sur la croyance en une force surnaturelle que le sorcier
est seul capable de manipuler et qui correspond à ce que
les Mélanésiens appellent mana : «À
la fois une force, un être, c’est encore une action,
une qualité et un état [...] à la fois substantif,
adjectif et verbe», fluide transmissible, contagiosité
et efficacité, «qui fait que le filet prend, que
la maison est solide, que le canot tient la mer» (Mauss).
É. Durkheim et Mauss, considérant que toute force
ne peut être qu’une force collective, projection de
la société dans l’esprit des hommes, font
du mana la souche commune de la religion et de la magie. G. Gurvitch,
au contraire, distingue nettement entre le mana , force impersonnelle
immanente à la nature, qui est bien à la base de
la magie, et le sacré, force surnaturelle transcendante,
qui serait à la base de la religion. Alors qu’on
peut commander au mana magique, le sacré exige soumission:
«Le mana , par ses prophètes, n’a rien à
voir avec le sacré, le divin, la religion. C’est
justement une force surnaturelle qui n’est pas sacrée,
qui n’implique pas obéissance et soumission et n’apporte
pas le salut [...]. Il place l’homme, en particulier les
magiciens et les confréries magiques, dans la position
de créateur.»
Religion et magie
Puisque, dans la perspective de Mauss, religion et magie dérivent
également du mana , quelle différence alors les
sépare? La religion est-elle licite et la magie illicite?
Mais à côté de la magie noire et de la sorcellerie,
considérées comme criminelles, il existe une magie
blanche, au service du culte (exorciser les démons qui
provoquent les maladies, assurer la protection des individus par
des talismans, pratiquer des rites de fécondité
des plantes, des animaux, des êtres humains). La magie est-elle
caractérisée par la croyance en des forces impersonnelles
et la religion par la croyance en des divinités? Mais il
existe une magie indirecte, utilisant les démons, et, réciproquement,
bien des rites religieux, comme le sacrifice védique, agissent
mécaniquement. Enfin la religion est-elle caractérisée
par la communauté de fidèles, alors que dans la
magie les fins individuelles l’emportent sur les fins collectives?
Mais il existe des confréries secrètes de sorciers
et, dans la magie blanche, le magicien a pour collaboratrice toute
la tribu dont il est alors le représentant. Cependant,
si ces définitions antithétiques se révèlent
fausses lorsqu’on les pose en termes de concepts, elles
retrouvent, pour Mauss, toute leur valeur lorsqu’on les
transpose en termes de tendances: la religion tend vers le pôle
sacrifice, la magie vers le pôle maléfice; la religion
tend vers l’adoration, la magie ne croit qu’à
l’efficacité de ses techniques; la religion tend
vers l’offrande et la prière, la magie reste un pur
mécanisme opératoire, et, si elle réclame
parfois le jeûne et la chasteté, ce n’est pas
en tant que qualités morales, c’est en tant que propriétés
mystiques, empêchant une déperdition du mana des
sorciers; la religion tend vers l’Église, alors que
la magie s’individualise de plus en plus; Paul Huvelin a
montré que, si les droits sociaux naissent de la religion,
les droits protecteurs de la personne et de la propriété
individuelle naissent de la magie.
Si l’on se place au contraire dans la perspective de G.
Gurvitch, alors on pourra bien trouver la magie et la religion
mêlées l’une à l’autre dans les
mêmes sociétés ou dans leurs actions, mais
en concurrence, en lutte ou en compromis temporaire. Car elles
se distinguent non par leurs tendances évolutives, mais
dans leur essence même: immanence ou transcendance des forces
surnaturelles. J. Cazeneuve fait un pas de plus en distinguant
à son tour le tabou de la magie; certes, on ne peut contester
que l’un est l’envers de l’autre; au fond, le
tabou de l’impureté et la force magique constituent
les deux pôles de ce que Rudolf Otto a appelé le
numineux. Le tabou est le point de départ de la règle,
et il n’y a pas de sociétés ou de condition
humaine viables sans règles.
La force magique est au-dessus des règles, et le magicien
est obligé, pour pouvoir accaparer cette force et la manipuler,
à se mettre au-dessus de la condition humaine; il pratique
l’inceste, le meurtre ou le cannibalisme, d’où
le caractère inquiétant de sa personne comme de
ses fonctions: «Les tabous et les purifications protègent
l’ordre établi contre toute atteinte de ce qui échappe
à l’ordre; la magie est, au contraire, une attitude
qui consiste à renoncer à la condition humaine pour
manier les forces qui lui sont opposées.» La religion
apparaîtra alors comme une synthèse entre ces deux
attitudes: «Le numineux tend à se réconcilier
avec la règle ou, si l’on préfère,
l’homme tend à participer à la puissance extra-humaine,
sans abandonner le système qui peut définir socialement
la condition humaine.» On comprend, dans ces conditions,
pourquoi le magicien tend à se séparer du sorcier
pour se rapprocher du prêtre, afin d’éviter
l’opprobre de la communauté où il vit, tout
en conservant sa puissance, ou que le prêtre prenne parfois
l’allure d’un thaumaturge, le sacré, en tant
que synthèse entre l’ordre normal et la puissance
numineuse, devant conserver certains aspects de celle-ci sans
se compromettre pourtant avec la magie. Dès lors aussi,
le problème de l’antécédence de la
magie sur la religion (avec Frazer), ou de la dégradation
de la religion en magie par le ritualisme (avec le père
Schmidt ou avec R. Allier), disparaît, car magie et religion
sont forcément contemporaines et se retrouvent partout
coexistantes, puisqu’elles correspondent à des attitudes
différentes, mais parallèles, envers les numineux.
Le fonctionnalisme et le structuralisme
Devant les oppositions doctrinales de l’ancienne anthropologie,
la nouvelle anthropologie, négligeant les problèmes
d’origine et de catégorisation, s’attache plutôt,
depuis B. Malinowski, aux problèmes des fonctions. Il est
facile de classer les fonctions manifestes de la magie: magie
offensive, destinée à provoquer la maladie, la folie
ou la mort de l’adversaire, et magie protectrice, destinée
à «fermer le corps» ou à défendre
son avoir par des charmes, talismans, fétiches; magie d’amour
et magie de guerre; magie divinatrice et magie sacrificielle (pour
sceller un pacte avec les démons), etc. Mais au-delà
de ces finalités conscientes et volontaires, la magie ne
remplit-elle pas des fonctions latentes et, si oui, lesquelles?
Malinowski fait sortir les principaux secteurs de la culture des
besoins biologiques; la magie ne fait pas exception à la
règle, elle permet à l’homme de se délivrer
de l’anxiété et de surmonter l’angoisse
en face d’actions dont le succès reste aléatoire:
ainsi, les pêcheurs trobriandais, qui ne célèbrent
aucun rituel magique quand ils vont pêcher dans le lagon,
pratiquent au contraire toute une série de rites avant
de lancer leur flottille à la mer, à cause des dangers
qui peuvent les assaillir.
A. Radcliffe-Brown a critiqué cette théorie, en
faisant remarquer que les cérémonies magiques, qui
ont toujours quelque chose d’étrange et d’inquiétant,
sont plus propres à susciter l’épouvante qu’à
la calmer; il faut substituer à la recherche de fonctions
bio-psychiques celle de fonctions sociologiques.
On doit, néanmoins, reconnaître que la magie apparaît
le plus souvent lorsque les résultats de l’action
humaine paraissent aléatoires, soit parce qu’ils
se heurtent aux caprices des événements (c’est
pourquoi on la trouve plutôt chez les chasseurs, pêcheurs,
agriculteurs que chez les citadins), soit parce qu’ils se
heurtent à la volonté ou à la liberté
des autres (c’est pourquoi la magie amoureuse se maintient
dans les villes). Il faut aussi noter que des recherches plus
récentes des ethnographes soulignent l’action de
facteurs psychologiques dans le développement des croyances
ou pratiques magiques, en particulier de la jalousie, de la vengeance,
du désir du pouvoir.
La sorcellerie est la projection ou l’expression dans l’imaginaire
de désirs défendus par les coutumes traditionnelles;
et ce n’est pas impunément que, pour les primitifs,
on peut être sorcier sans le savoir, tout simplement parce
que chacun a des envies d’inceste ou de meurtre, qu’il
peut bien refouler dans son inconscient, mais qui n’en déterminent
pas moins et malgré lui son comportement. C. Kluckhohn,
à partir de là, montre que l’accusation de
sorcellerie contre ceux qui s’élèvent au-dessus
des autres par la richesse ou par des dons artistiques, grâce
à la peur que cette accusation provoque, sert de frein
à l’accumulation excessive des biens ou de l’autorité.
On passe ainsi des fonctions proprement psychologiques, comme
la dérivation de l’agressivité, à une
fonction sociologique, celle de contrôle social. M. E. Spiro
a fait ressortir, de son côté, pour les Ifaluk de
la Micronésie, que tout le cérémonial de
la magie a pour but de contrôler l’activité
des mauvais esprits, puis, par cela même, de minimiser l’anxiété,
et, dans la mesure où ces mauvais esprits sont l’expression
des hostilités interindividuelles, de permettre la solidarité
sociale qui pourrait, autrement, être dangereusement atteinte.
L’intérêt des chercheurs s’est porté,
de plus en plus, sur les rapports qui existent entre la magie
et les structures sociales. La magie découpe, à
l’intérieur des structures sociales, les lignes des
«tensions» ou des «conflits» entre les
groupes constituants. Car aucune société ne fonctionne
harmonieusement, il y a toujours des contradictions internes,
et ce sont ces contradictions qui se font jour dans les accusations
de sorcellerie. Dans les sociétés polygamiques,
ces accusations portent contre les co-épouses, jugées
responsables de la mort des enfants en bas âge. En Afrique,
les frères ou demi-frères, surtout depuis la décolonisation
qui rompt avec l’égalité primitive, en particulier
par le canal de l’instruction, expriment mutuellement leurs
haines de cette façon. Chez les Navaho, où la résidence
est patrilocale, les femmes accusent leurs beaux-pères,
tandis que, dans les montagnes Nuba du Soudan, c’est le
frère de la mère du mari qui est suspecté.
Très souvent, la magie n’a d’efficacité
que dans un clan – ou dans une moitié – ou
encore, lorsque des Blancs se trouvent en contact avec des indigènes,
on considère que le pouvoir magique n’a plus d’efficacité
contre les Européens.
Une étude structurelle de la magie est donc indispensable
si l’on veut comprendre les problèmes posés
par l’organisation sociale, dont elle ne fait jamais que
refléter les tensions particulières, variables d’un
type d’organisation à un autre. Il faut ajouter que
ces pouvoirs magiques se transmettent selon certaines lignes,
chez les Azandé par exemple selon la ligne masculine, de
père à fils, ailleurs selon la ligne féminine,
de mère à fille, par exemple chez les Yoruba. D’autre
part, la magie et la sorcellerie apparaissent davantage dans les
sociétés dites «atomisées» ou
«inorganisées» que dans les sociétés
féodales, et encore moins dans les sociétés
gouvernées par des chefs et des rois, ainsi qu’il
ressort de la comparaison statistique faite par B. Whiting.
Ce qui veut dire que, lorsqu’il existe un pouvoir politique
capable de faire respecter les normes sociales, la magie est au
minimum; lorsque, par contre, ce pouvoir politique n’existe
pas, des sanctions surnaturelles deviennent obligatoires pour
que l’ordre et la coopération soient maintenus à
l’intérieur des familles, des lignages, des villages.
Mais, réciproquement, en même temps que l’absence
de hiérarchie ou de centralisation du pouvoir est condition
de l’extension et de la profondeur des croyances et des
pratiques magiques, ces croyances et ces pratiques empêchent
un pouvoir «fort» de se constituer: elles se dirigeraient
en effet tout de suite contre l’homme qui s’élèverait
au-dessus des autres, pour l’abattre et le condamner comme
sorcier; par conséquent, elles tendent à maintenir
le caractère «atomique» de la société
considérée. La sorcellerie, selon A. I. Hallowell,
explique «l’atomisme ou l’individualisme de
la société Ojibwa et des Indiens ayant des cultures
comparables dans le passé». Mais, en outre et d’abord,
la magie ne trouve un climat favorable que dans les sociétés
fondées sur la parenté et les biens personnels –
et non dans celles, comme les sociétés développées
actuelles, qui sont constituées selon le principe de la
hiérarchie des pouvoirs.
M. Mauss, dans son Manuel d’ethnographie , recommandait
aux jeunes ethnographes spécialistes des phénomènes
religieux la méthode philologique: «Seul importe,
ajoutait-il, le point de vue indigène. À la limite,
l’idéal serait de transformer les indigènes
non pas en informateurs, mais en auteurs.» Et, cependant,
malgré cette recommandation importante, on a vu que toute
l’anthropologie religieuse essaie de dégager une
catégorie universelle de la magie par opposition à
la religion, qui serait en quelque sorte sous-jacente aux faits,
et que, de plus, cette catégorie de la magie est plus saisie
dans son point d’arrivée (c’est-à-dire
notre définition à nous de la magie) que dans son
point de départ (l’inextricable confusion du magique
et du religieux dans les sociétés traditionnelles);
d’où un risque d’ethnocentrisme.
Il semble bien que l’on se rende compte aujourd’hui
de ce danger; les catégories linguistiques occidentales
(religion, magie, sorcellerie) ne recouvrent pas forcément
les catégories des autres populations: déjà
la langue anglaise permet d’ajouter une nuance, que la langue
française ignore, entre witchcraft et sorcery , qui éclaire
bien des faits de la «magie» africaine. Witchcraft
est une substance qui se trouve dans l’estomac de certaines
personnes, qui peut être, et qui est en général,
héritée – mais qui peut aussi être introduite
du dehors – et qui fait, de l’individu qui en est
possesseur, un sorcier; par conséquent, la magie que traduit
witchcraft agit mécaniquement – soit consciemment,
soit le plus souvent en dehors de la volonté de son possesseur
– sur les autres. Sorcery , au contraire, est l’emploi,
par des individus qui ne se distinguent pas organiquement des
autres, mais qui ont subi des rites spéciaux d’initiation
et qui peuvent former des confréries ou des sociétés
secrètes, de pouvoirs surnaturels qui leur permettent d’agir
sur la nature (E. E. Evans Pritchard).
On peut aller encore plus loin. Kluckhohn, à propos des
Navaho, distingue les quatre catégories de witch , sorcerer
, wizard et frenzy witch ; et il ajoute que, à proprement
parler, ces termes anglais ne sont pas sémantiquement équivalents
avec ceux utilisés par les Navaho; et son livre sur la
magie de cette population reste, dans sa première partie,
une analyse de la terminologie indigène: c’est dans
ce sens que l’on doit s’engager dans les études
futures. Il apparaîtra peut-être alors que les oppositions
classiques ou les complémentarités, énumérées
plus haut, entre magie et science, ou religion et magie, se compliquent
et entrent dans un système plus vaste de bipolarité
et de transformation. Par exemple, l’analyse des effets
de la colonisation et de l’acculturation, en particulier
en Afrique noire, montre que là où les croyances
magiques disparaissent, les névroses augmentent, et que
là où les croyances magiques augmentent, le prophétisme
se développe (comme technique d’exorcisme) et, derrière
lui, les tendances messianiques se font jour. La mise au point
de ces lois de transformation à l’intérieur
du système magico-religieux, qui nécessite la collaboration
pluridisciplinaire du psychiatre, de l’ethnologue et du
sociologue, pour être menée à bien, en tenant
compte des trois variables – psychique, culturelle, sociale
–, est certainement la tâche la plus passionnante
de l’anthropologie religieuse actuelle.
2. Magie et préhistoire
Les deux aspects fondamentaux de la magie – la foi dans
la puissance du nom et de la parole et la science du geste et
de l’image – sont étroitement associés,
dès leurs origines préhistoriques, à la conception
centrale d’une relation mimétique puis d’un
rapport analogique entre le signe et l’objet du rite, opération
primordiale d’anticipation de l’acte ou de possession
contraignante qu’incarne la puissance vitale du magicien
et qu’elle rend actuelle et efficace.
L’accomplissement rituel de l’acte magique semble
avoir eu pour but principal d’enfermer et de capturer figurativement
un gibier visible ou invisible, naturel ou surnaturel, en le contraignant
à se prendre au piège d’un espace clos, de
formules fixes, de gestes précis et de danses minutieusement
réglées, comme s’il s’agissait, en quelque
sorte, d’arrêter ses mouvements avec sa vie et, par
là, de «contracter» le temps autour de l’expression
d’un désir ou d’une volonté. La magie,
dit Jacob Boehme, «n’est en soi rien qu’une
volonté, et cette volonté est le grand mystère
de toute merveille et de tout secret: elle s’opère
par l’appétit du désir de l’être».
Les études de linguistique comparative ont montré
l’existence, dans le monde indo-européen, de correspondances
précises entre des termes religieux ou des expressions
juridiques et des notions magiques communes à la plupart
des peuples de race blanche qui s’établirent en Europe:
Hellènes, Latins, Celtes, Germains, Albanais, Arméniens
et Slaves.
Ainsi l’indien brahman , l’avestique baresman et
le latin flamen , noms donnés à des prêtres,
proviennent-ils d’une même racine indo-européenne
désignant primitivement un serviteur de divinités
magiques. Les «flamines majeurs» de Rome remplissaient
des fonctions analogues à celles des brahmanes consacrés
à Varuna, dieu suprême de la magie contraignante,
et à Mitra, dieu de la règle et du contrat. Odhinn,
la divinité suprême du panthéon germanique,
représentait le «grand magicien des combats»
mais aussi, par sa domination sur l’écriture magique
des Runes, le maître du droit civil. L’iranisant Stig
Wikander et le germaniste Jean de Vries ont confirmé, en
effet, sur de nombreux points, ces découvertes que l’on
doit à Georges Dumézil dont la méthode nouvelle
d’interprétation des mythes a permis de comprendre
plus profondément les relations, jusqu’alors insoupçonnées,
qui rattachaient la protohistoire des Indo-Européens aux
civilisations et aux institutions antiques. À mesure que
ces archaïsmes étaient plus évidents, il devenait
plus difficile de contester l’antériorité
de l’imagination magique par rapport au sentiment religieux.
D’autre part, les travaux des préhistoriens ont
révélé l’influence fondamentale des
pratiques magiques sur la conception et l’élaboration
des œuvres d’art. Dès ses origines les plus
lointaines, la magie n’apparaît pas comme un système
cognitif ou spéculatif, ni comme une «vision du monde»
de type religieux philosophique ou préscientifique. Étroitement
opérative, concrète et expérimentale, au
sens le plus général de ce terme, elle fait partie
des techniques de mimétisme, de piégeage, de simulation
et de travestissement, indispensables à l’économie
préhistorique de la chasse. Ainsi est-ce peut-être
en imitant la nature que l’homme a inventé la magie,
c’est-à-dire l’art d’accomplir ce qui
n’a pas lieu dans le cours ordinaire des événements
naturels.
Les psychologues et les psychiatres, enfin, ont découvert
et observé les constantes de l’imagination magique
dans l’inconscient individuel et collectif. Ils ont montré
que des archétypes mythiques, des clichés et des
désirs immémoriaux ne cessent de hanter obscurément
l’esprit humain. Ces fantômes et ces ombres de l’imagination
magique continuent d’être exploités par les
formes modernes de l’économie de la chasse, qui rabattent
et traquent des consommateurs par l’envoûtement publicitaire.
Ainsi peut-on dire de la magie qu’elle est capable de servir
fort longtemps après avoir cessé de vivre.
Cependant elle n’a pas toujours été une langue
spectrale. Dans les antiques civilisations de type traditionnel,
les mages détenaient la réalité du pouvoir
dont les rois n’étaient que les instruments. Leur
savoir ésotérique n’était jamais écrit;
ses lumières n’étaient dispensées qu’à
une élite d’initiés, sous le voile de mystères
et de symboles qui, pour la plupart, sont devenus impénétrables.
Déjà, ce temple invisible tombait en ruine dans
les derniers siècles qui précédèrent
le christianisme. Alors, la magie, qui était née
avec les premiers hommes et comptait des dizaines de millénaires
d’existence, se fragmenta en diverses disciplines ésotériques
dont certaines, comme l’alchimie et l’astrologie,
tentèrent de retrouver et de reconstituer la totalité
de ce savoir perdu, vaste projet qui, avec des fortunes diverses,
se prolongea durant le Moyen Âge et ne fut définitivement
abandonné qu’au début des temps modernes.
Dès lors, à l’imagination magique du monde
succéda l’interprétation scientifique de l’Univers.
Origines de la magie et économie préhistorique
de la chasse
Kurt Lindner, dans son magistral ouvrage sur La Chasse préhistorique
, rappelle un fait fondamental: «La magie chasseresse, avec
sa croyance à l’enchantement, est la racine de toute
philosophie et de toute religion. C’est là qu’est
sa signification pour l’évolution de la pensée
humaine. Elle est plus ancienne que toute forme du culte des ancêtres
et de croyance aux esprits, et, par cela, sans doute la plus antique
expression du sentiment religieux. Le sens de toute magie étant
la domination des forces secrètes de la nature, la signification
de son expression supéropaléolithique était
la volonté d’acquérir une emprise sur l’animal,
dont dépendait l’existence pénible de la communauté.»
Sans doute est-il loisible d’admettre, auparavant, avec
Herbert Kühn (Kunst und Kultur der Vorzeit Europas ), un
stade prémagique pendant lequel les Hominidés effectuaient
un certain nombre d’actions qui leur paraissaient utiles
et efficaces, mais auxquelles ils n’attribuaient pas nécessairement
un sens sacré. Il est au moins probable que le camouflage
permettant l’approche du gibier a été l’origine
du masque porté ultérieurement par le magicien au
cours de ses danses rituelles. L’Homo magicus n’est
pas, d’abord, un individu exerçant une fonction spéciale
de magicien ou de devin, mais représente plutôt un
état intuitif de la pensée humaine, prélogique
et spontané, essentiellement associé à des
expériences concrètes qui ne sont point généralisables.
En d’autres termes, l’accumulation quantitative de
pratiques quotidiennes de camouflage, répétées
pendant des centaines de générations, a permis à
l’homme de s’identifier mimétiquement à
l’animal chassé jusqu’à un point de
perfection à peine imaginable par les civilisés
du XXe siècle.
Dans ces conditions, l’acte et sa représentation
n’étaient point des catégories logiquement
distinctes. L’«homme magique» préhistorique
traçait un schéma dynamique; il ne reproduisait
pas l’image d’un animal. Il condensait et faisait
coïncider sur un plan une rencontre de lignes toujours particulières
et accidentelles qui ne tendaient jamais à figurer une
espèce, mais tel ou tel individu spécialement visé
qu’il s’agissait de réduire par l’envoûtement
à ses points de moindre résistance afin de le mieux
atteindre.
On a observé, d’ailleurs, que ce moyen était
jugé d’autant plus efficace que la nature avait déjà
formé ce schéma dynamique, là où,
par exemple, il suffisait de modifier un relief rocheux, une excavation
projetant de l’ombre, et d’ajouter quelques traits
et des traces de couleurs pour obtenir le support magique recherché.
Les pièges, les lances, les flèches, le lasso, ne
manquaient pas leur but, car, dans l’extraordinaire économie
de la rencontre provoquée par cette projection spatiale,
le temps de la chasse réelle était déterminé
en quelque sorte par des rythmes inconscients qui conduisaient
simultanément l’homme et l’animal l’un
vers l’autre, et notamment par le pouvoir contraignant des
danses mimétiques et des rites sexuels de fécondité.
On doit relier entre eux, en effet, dans le monde magique du
chasseur préhistorique, le schéma dynamique de l’animal,
sa situation spatiale et son utilisation rituelle, selon un double
sens: celui de la destruction de l’animal et celui de la
reproduction du gibier détruit.
De nombreuses œuvres de l’art supéropaléolithique,
en particulier des sculptures, se trouvent en des sites difficilement
accessibles et en des grottes dissimulées. Menghin a fait
remarquer que la grande frise d’Altamira ne peut vraiment
être aperçue dans son ensemble qu’en position
couchée. Ce ne sont pas des motifs esthétiques ni
des besoins décoratifs qui justifiaient la situation de
peintures et de gravures en de profondes anfractuosités
où l’on devait pénétrer en rampant.
Il s’agissait là de lieux réservés
aux rites magiques d’initiation dont l’existence,
au Magdalénien, montre la portée sociale.
Des empreintes de pas de garçons et de fillettes, conservées
par l’argile durcie, témoignent encore des danses
rituelles et, probablement, des cérémonies magiques
de fécondité, pratiquées devant des effigies
animales. Parfois, il pouvait s’agir de tableaux pédagogiques.
Un endroit reculé de la grotte de Montespan représente
une poursuite de chevaux, sans qu’aucun chasseur n’y
soit figuré. Le sol a gardé les empreintes d’adolescents
d’une dizaine d’années, accroupis devant ce
tableau. Il est vraisemblable que des instructions pratiques étaient
communiquées ainsi aux jeunes gens lors des rites initiatiques
de passage dans la classe des chasseurs. Comme dans les autres
formes de la magie de la chasse, les grottes utilisées
à des fins magiques ne servaient point à l’habitat.
Selon l’ethnologie historico-culturelle, la magie de fécondité
ne s’est pas développée après la magie
de destruction de l’animal chassé, mais parallèlement
à celle-ci. Toutes ses formes d’expression, la danse
masquée, le mimétisme d’approche et l’imitation
des cris et des gestes de l’animal par le sorcier-magicien,
la ressemblance du schéma dynamique gravé, peint
ou sculpté avec son objet, ont la même origine expérimentale
dont le langage combine la foi au succès des rites avec
l’action et l’expérience concrète de
la chasse. Ce n’est qu’à un stade ultérieur
de l’évolution qu’un transfert de ces conceptions
magiques sur des objets plus abstraits se produisit: lors du passage
de l’économie de la chasse à la culture du
sol et à l’élevage. Cette mutation économique
et technique répond à l’apparition des conceptions
animistes et totémiques.
De la magie mimétique à la magie analogique
Pendant des millénaires, l’homme a vérifié
expérimentalement l’efficacité du mimétisme
de son comportement de chasseur camouflé et masqué
dans ses rapports avec le gibier, but principal de ses efforts
quotidiens. En modifiant volontairement son apparence, en imitant
d’autres êtres vivants, en s’identifiant à
leurs désirs, à leurs cris, à leurs mouvements,
le chasseur-magicien était devenu capable de leur donner
la mort ou de les inciter à se reproduire, disposant ainsi,
à son gré, de leur destin. Grâce à
ces liaisons profondes de l’action humaine avec les rythmes
de la nature et par cette participation directe aux mystères
de la vie animale, la magie mimétique a constitué
la forme première de la prévision et de la divination
intuitive des lois auxquelles sont soumises les époques
de rut et de migration des espèces.
Avec le développement lent et progressif de la culture
du sol et de l’élevage, au Néolithique, la
chasse a cessé peu à peu de s’imposer en tant
qu’activité indispensable à la survie du groupe
familial ou tribal. Les relations de l’homme avec les animaux
sauvages sont devenues moins intimes et moins constantes. Parallèlement
au déclin du naturalisme de l’art, les opérations
abstraites sur des signes et sur des symboles ont remplacé
celles qui, auparavant, guidaient et spécifiaient étroitement
l’action destructrice ou fécondatrice des techniques
magiques.
Les dessins animaliers stylisés du Néolithique
annoncent que l’animisme et le totémisme commencent
à transférer les puissances vitales primordiales
à des signes porteurs de sens, lesquels témoignent
déjà d’un haut degré d’abstraction
et s’éloignent des limites étroites de l’expérience
magique supéropaléolithique. Aussi doit-on rejeter
la thèse classique d’une origine animiste et totémique
de la magie. Celle-ci, bien plus ancienne, s’est transformée,
elle aussi, quand les conditions économiques et techniques
de la civilisation ont changé. Cependant, ses racines archaïques
ont subsisté sous leurs adaptations nouvelles. On constate
ainsi que le raisonnement analogique dont on sait qu’il
forme tout le ressort de la théorie symbolique des «correspondances»
cosmologiques et anthropologiques représente une acquisition
relativement tardive et lentement élaborée par l’esprit
humain, après des millénaires d’expérience
concrète des techniques mimétiques des chasseurs.
C’est aussi de cette source immémoriale que sont
nées les opérations de la magie cérémonielle,
celles-ci ayant un pouvoir de contrainte qui ajoute à la
force des gestes et des actes la puissance des noms et de la parole.
De même que les chasseurs primitifs, grâce au mimétisme,
à la danse et à l’envoûtement, prenaient
en quelque sorte une possession anticipée du gibier, ainsi,
les magiciens mésopotamiens et égyptiens s’identifiaient-ils
aux dieux et aux démons invoqués par leurs prières,
leurs rites et leurs formules. Tenant ou montrant les attributs
symboliques de ces puissances surnaturelles, ils s’approchaient,
revêtus d’ornements protecteurs et sacrés,
des esprits redoutables qu’ils exorcisaient ou dont ils
désiraient se concilier les faveurs. De même, afin
de relier par l’amour et par l’harmonie la Terre au
Ciel et pour obtenir les pluies nécessaires à la
fertilité des cultures, les magiciens et les courtisanes
sacrées, les «hiérodules», s’unissaient-ils
charnellement dans les sanctuaires, selon des rites de fécondité
pratiqués dès la plus lointaine préhistoire.
La longue durée et la permanence de ces opérations
magiques durant des dizaines de millénaires sont prouvées
avec assez d’évidence par le fait que les chasseurs
supéropaléolithiques tournaient, en dansant, autour
de la statue de l’animal envoûté, accomplissant
ainsi un circuit qui a donné aussi son nom à l’exorciste
suméro-akkadien – sahiru , «celui qui entoure»
– et qui est également à l’origine des
«cercles d’évocation», utilisés
encore par la magie cérémonielle depuis la Renaissance
jusqu’à notre époque.
Aussi a-t-on rapproché à juste titre l’image
du magicien préhistorique de la grotte des Trois Frères
de la figure animalisée de certains sorciers africains.
On doit signaler de plus quelle étrange ressemblance présentent
des «esprits de la Mer», d’origine mélanésienne,
créatures fantastiques à la tête, aux mains
et aux pieds formés par des poissons, avec la tunique écailleuse
et la mitre du «dieu-poisson» des magiciens sumériens,
les «hommes d’En-ki», devenus ultérieurement
les prêtres du dieu Ea.
Magie et pédagogie
La persistance extraordinaire de ces formes rituelles et de ces
images magiques dans les temps et dans les pays les plus divers
suppose une continuité des rites initiatiques depuis la
préhistoire et, avec elle, une transmission orale de l’enseignement
traditionnel de la magie.
Comment de telles pratiques auraient-elles pu durer pendant des
millénaires si elles n’avaient jamais produit le
moindre résultat positif, vérifié dans les
faits de la vie quotidienne par des hommes qui ne se nourrissaient
pas d’abstractions? On s’étonne de voir que
les mêmes spécialistes qui s’accordent à
reconnaître l’importance sociologique, psychologique
et esthétique de la magie refusent d’admettre sa
réalité expérimentale. Il y a là une
évidente contradiction. Aussi convient-il de rechercher
comment et pourquoi les opérations magiques pouvaient atteindre
effectivement les buts qu’elles s’étaient fixés.
Malgré les apparences, en effet, ces pratiques mimétiques
étaient efficaces, sensées et clairement explicables.
Quel sportif, en effet, ignore l’efficacité de l’entraînement
par la simulation d’un combat? Tout amateur du «noble
art» a pratiqué le shadow-boxing , cette escrime
contre un adversaire figuré par l’ombre du boxeur
lui-même, ce «double» imaginaire d’une
rencontre réelle. Le tireur s’exerce d’abord
sur une silhouette afin de mieux atteindre ensuite une cible humaine.
Nul acteur ne se produit sur une scène de théâtre
avant d’avoir répété son rôle
face à une salle vide. Il n’est pas jusqu’à
l’art de la guerre qui n’exige des manœuvres
simulées préparatoires et un Kriegspiel , indispensable
à toute stratégie. De même, les chasseurs
préhistoriques ne pouvaient-ils affronter des animaux souvent
terrifiants sans une simulation rituelle capable à la fois
de les aider à dominer leur peur instinctive des fauves
qu’ils devaient combattre et de leur enseigner les gestes
et les attitudes les plus favorables à l’approche
et à l’attaque de ces monstres.
En contractant le temps réel de l’action future
sur le gibier dans le cercle imaginaire du temps rituel, les magiciens
concentraient prospectivement l’attention des chasseurs
sur le but à atteindre. En animant le groupe par des cris,
des danses, des travestis, en exaltant le sentiment de la force
d’une communauté étroitement unie par des
pratiques orgiastiques, la magie mimétique mettait les
chasseurs dans un état de transe collective, et cette surexcitation
permettait à chacun de dépasser le seuil de son
angoisse et même les bornes de ses perceptions individuelles.
Alors se rassemblaient, en un seul faisceau d’énergie
psychique orientée par le magicien sur l’animal figuré,
tous les désirs de la communauté et se constituait
ce que l’on nomme un «égrégore»,
c’est-à-dire non seulement une somme d’expériences
individuelles mais aussi l’unité vivante d’une
conscience commune. Ainsi la magie a-t-elle été
la forme première de la pédagogie. La préhistoire
le prouve: l’initiation était un apprentissage des
émotions du chasseur tout autant que des techniques de
la chasse, un entraînement intérieur et extérieur
des néophytes que l’on habituait à se vaincre
eux-mêmes et à s’oublier afin de se souvenir
de leur but et de leur mission au service de la collectivité
qu’ils devaient nourrir et défendre.
Il n’y a point d’infantilisme dans cette conception
magique de l’enseignement, toute «primitive»
qu’elle semble. Les magiciens du Magdalénien étaient
moins naïfs que bien des pédagogues modernes qui en
sont venus à séparer de façon la plus grave
l’instruction de l’éducation et l’apprentissage
de l’initiation, formant ainsi des intelligences mais non
point des caractères.
Cette évolution de la pédagogie s’est effectuée
sous l’influence des religions et des philosophies, quand
l’exotérisme des connaissances modernes s’est
substitué à l’ésotérisme des
mystères antiques ainsi qu’à l’apprentissage
traditionnel aux arts et aux métiers. Le conflit permanent
qui a opposé, dans les temps modernes, les conceptions
religieuses puis la réflexion philosophique et la pensée
critique à la magie sous toutes ses formes n’a pas
été provoqué seulement par les progrès
des connaissances et par l’évolution des sociétés.
Il a ses racines dans la lutte qui a divisé, pour la conquête
du pouvoir politique et social, des pédagogies aussi fondamentalement
différentes que leurs conceptions du monde, de l’homme
et de la nature. Aussi peut-on suivre les principales étapes
de ce conflit à travers l’histoire du droit antique
et moderne.
Les techniques magiques
La loi magique fondamentale de «l’action du semblable
sur le semblable», le principe de similarité, la
puissance de l’analogie n’ont pas été
des bases théoriques d’une «vision du monde»
ni d’un système spéculatif sacralisé,
mais autant de conséquences logiques d’un comportement
ancestral, enseigné et suivi avec succès par maintes
générations pendant tout le stade primitif de l’économie
de la chasse.
Avec l’apparition de la culture et de l’élevage,
l’incitation de l’animal à la reproduction
par la magie analogique, par des cérémonies et des
danses zoomorphes fut associée à des cultes agraires
de fertilité. Dès les premiers temps de la civilisation
sumérienne, la puissance magique du Taureau s’exerçait
à la fois sur les troupeaux et sur les récoltes.
Ce culte participait encore du mimétisme préhistorique
bien plus que du sentiment religieux, et certaines opérations
avaient pour but de transférer la force fécondatrice
de l’animal à la terre cultivée. De même,
en de nombreuses peuplades primitives, les pierres phalliques
graissées étaient-elles enfouies dans les jardins
ou dans les rizières pour les rendre fertiles.
On constate ainsi le passage de la magie imitative proprement
dite, où seule la loi de similarité est observée,
à la magie sympathique , dont le but est de communiquer
à un être certaines qualités qu’un autre
possède. Par exemple, chez les Indiens de la Patagonie,
le moyen magique de prédestiner un enfant à devenir
un bon cavalier consistait à l’assimiler, dès
sa naissance, à un cheval, en le posant à l’intérieur
du corps d’une jument éventrée pour la circonstance.
Entouré de la chair et du sang de l’animal, le corps
humain était censé recevoir ainsi les «esprits»,
les «qualités» ou les «vertus»
de la bête avec laquelle, en quelque sorte, il communiquait,
par sympathie, durant toute son existence.
Toutefois, on ne doit pas réduire les techniques magiques
aux deux principes de «similarité» et de «sympathie»
qu’on retrouve universellement dans la plupart de leurs
procédés. En fait, les opérations des magiciens,
si on les étudie avec assez d’attention, sont bien
plus complexes qu’elles ne le semblent. Les «pierres
magiques», par exemple, n’agissent point par leur
seule présence, de façon mécanique. Les Néo-Calédoniens
les disposent d’abord devant les crânes des ancêtres;
on les humecte d’eau, on les essuie avec des feuilles d’arbres
bien déterminés; on prononce sur elles des formules
au moment où l’on apporte une offrande aux esprits
des morts. La fabrication des «remèdes magiques»
et des talismans pouvait atteindre un extrême degré
de complication et ces opérations duraient, parfois, une
année entière, voire plusieurs années, en
fonction du retour de certains signes célestes favorables.
Aussi est-il fort difficile de se prononcer sur l’efficacité
réelle comme sur la nature véritable des techniques
magiques, en général. Chacune d’elles exige,
en fait, une longue étude particulière dont les
conclusions ne seront pas nécessairement applicables en
d’autres circonstances.
Il est assez évident, par exemple, que les vibrations
produites par les formules et par les chants magiques dépendent
non seulement d’une «voix juste» – ou
plutôt d’une «voix vraie», selon l’expression
égyptienne, – mais aussi de la puissance intérieure
de l’incantateur. Le transfert d’un monde à
l’autre, lors de l’offrande des provisions aux morts,
en Égypte, était opéré, selon des
expressions fréquentes dans les inscriptions funéraires
de Thèbes, par «ce que crée la Voix sur l’autel».
De même dans la tradition magique musulmane, l’opération
magique des noms divins, des lettres et des locutions secrètes
ne peut-elle agir sur le monde des éléments et des
phénomènes que si ces formules sont proférées
par des «âmes spirituelles» (nufus rabbaniya
), douées de «vue intérieure», selon
la doctrine d’al-Biruni, d’Ibn ’Arabi et de
leurs disciples. Ibn Khaldun distingue nettement sur ce point
les magiciens véritables de ceux qu’il nomme les
«faiseurs de miracles par des talismans» et les «enchanteurs».
Ces derniers, selon ce philosophe, agissent sur l’imagination
seule des sujets, leur communiquant des idées et des formes
qui se transmettent à leur sens et s’objectivent
pour eux en perceptions internes qui ne répondent pas à
la moindre réalité extérieure. Aussi la tradition
musulmane sépare-t-elle le «magicien licite»
(muazzimun ), lequel obéit à Allah, l’implore,
adjure les esprits par les noms divins et renonce à toute
vie impure, du «magicien illicite» (sahir ), lequel
asservit les esprits par des offrandes condamnables et par de
mauvaises actions, comme le crime et l’inceste. Cette «voie
blâmable» (al-tariqa al-madhmuma ) répond,
en quelque sorte, à la «magie noire» des démonologues
occidentaux. Elle remonterait à Iblis, par l’intermédiaire
de sa fille Baydhakh. Les sahara (pluriel de sahir ) sont assimilés
souvent aux Nabatéens de Sawad, reconnaissables à
leurs talons fendus, c’est-à-dire à des Irakiens,
à des habitants du «pays noir» – Sawad
–, non arabe le plus ancien de la plaine d’alluvions
située entre le Tigre et l’Euphrate. On peut reconnaître
dans ces traditions de lointains souvenirs de l’antique
magie de Sumer et de Babylone.
En Orient et en Extrême-Orient, des techniques magiques
archaïques ont été conservées et, en
quelque sorte, recouvertes par des pratiques ascétiques
et mystiques dont l’origine philosophique ou religieuse
est bien plus récente. Le bouddhisme a subi en Mongolie
et au Tibet de profondes influences du chamanisme primitif, qui
se combinèrent avec celles du tantrisme indien. Les danses
cultuelles (en tibétain: tch’am ), dont les acteurs
revêtent les masques des principales divinités lamaïques,
présentent de ce point de vue le plus vif intérêt
pour l’étude des survivances magiques préhistoriques.
En Occident, de nombreuses coutumes et croyances d’origine
magique sont parvenues, à travers le folklore, jusqu’à
l’époque contemporaine, et quelques-unes subsistent
encore, à peine changées par l’évolution
des mœurs et les transformations des institutions. En revanche,
les techniques magiques proprement dites ont connu, dès
la fin de la société antique et du paganisme, une
décadence et une dégradation croissantes qui les
transformèrent, peu à peu, en pratiques superstitieuses
et souvent criminelles de sorcellerie contre lesquelles les lois
civiles et religieuses exercèrent une constante et impitoyable
répression jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Le caractère artificiel des traités magiques de
la Renaissance – comme, par exemple, La Philosophie occulte
d’Agrippa – ne permet pas, en effet, de les considérer
autrement que comme de confuses compilations théologico-philosophiques
destinées à satisfaire superficiellement la curiosité
des érudits et des lettrés plutôt qu’à
étudier vraiment les difficiles problèmes posés
par la magie. Ce qui a été publié, à
notre époque, par les «occultistes» mérite
encore moins d’attention de la part des chercheurs. En revanche,
c’est auprès des ethnologues, des archéologues,
des psychologues, des sociologues et des historiens des religions
que l’on pourra trouver, dans ce vaste domaine, les sources
les plus utiles d’information et de réflexion.
Cet article est tiré, en partie, de l’Encyclopédie
Universalis et remis en forme par Ascelpios.