L’alchimie a longtemps été
confondue avec l’occultisme, la magie et même la sorcellerie.
Au mieux, on la réduisait à un ensemble de techniques
artisanales préchimiques ayant pour objet la composition
des teintures, la fabrication synthétique des gemmes et
des métaux précieux. Au siècle dernier encore,
Marcelin Berthelot ne voyait dans les opérations alchimiques
que des expériences de chimie, dont l’objet principal
était la recherche de la synthèse de l’or.
Afin d’échapper aux enquêtes de police ou pour
masquer leurs échecs, les alchimistes auraient usé
d’un langage chiffré dont seuls les adeptes possédaient
la clef. On en faisait ainsi soit des faux-monnayeurs soit des
imposteurs. La découverte des textes alchimiques chinois,
en particulier, est venue ruiner cette conception.
Ces erreurs d’interprétation des textes et cette
méconnaissance des doctrines provenaient principalement
des difficultés de déchiffrement du langage symbolique
des alchimistes. En effet, la lecture de ces traités constituait,
à dessein, une épreuve initiatique. Les maîtres
ont voulu que leurs disciples mobilisent toutes leurs forces intellectuelles
et spirituelles, claires et obscures, pour atteindre à
l’illumination. Ceux-ci doivent s’arracher à
leur temps et plus encore à eux-mêmes: oublier pour
se souvenir. Ils doivent oublier pour retrouver. L’alchimiste
a renoncé à la gloire, il devient anonyme. Il recrée
et il tente de perfectionner par l’art ce qui a été
créé avant lui et laissé imparfait par la
nature.
L’alchimie, aussi bien que l’astrologie et la magie,
doit être considérée comme une science traditionnelle.
Elle doit être définie en fonction de ses rapports
avec les structures et les valeurs des sociétés
et des civilisations de type traditionnel, orientales et occidentales,
antiques et médiévales où elle est née
et où elle s’est développée. Il faut
donc la considérer en fonction de ses propres critères
et se garder de la réduire à nos systèmes.
L’alchimie ressemble à une science physico-chimique,
mais elle est aussi et surtout une mystique expérimentale.
Sa nature est à la fois matérielle et spirituelle,
et elle observe principalement les relations entre la vie des
métaux et l’âme universelle. Elle désire
délivrer l’esprit par la matière et délivrer
la matière par l’esprit. Par de nombreux aspects,
elle s’apparente à l’art, mais à un
art suprême: le traditionnel «Art d’Amour».
Elle propose à l’homme de triompher du temps; elle
est une recherche de l’absolu.
Le mot «alchimie» provient de l’arabe al-kimiya
, conservé dans le provençal alkimia et dans l’espagnol
alquimia. Les noms anglais et allemand ont gardé une dérivation
médiévale, attestée aussi dans les anciens
noms français «alquémie» et «arkémie»
(XIIIe siècle).
La signification du substantif préarabe kimiya , précédé
de l’article défini al , est encore controversée.
Littré a rapproché les mots «chimie»
et «alchimie» du grec Humia, de Humov, «suc»,
supposant que l’on désignait ainsi primitivement
«l’art relatif aux sucs». Diels a proposé
d’y reconnaître plutôt le grec huma, «fusion»,
lequel indiquerait le caractère métallurgique de
ces techniques antiques. Von Lippmann et Gundel ont rejeté
l’hypothèse de Diels. Le mot kimiya , par l’intermédiaire
du syriaque, dériverait du grec hcmia et il aurait été
formé sur l’égyptien kam-it ou kem-it , «noir»;
il évoquerait soit la «terre noire», nom traditionnel,
selon Plutarque, de l’Égypte, pays qui aurait été
le berceau des arts chimiques et alchimiques, soit la «noirceur»
caractéristique de la décomposition de certains
métaux.
L’Encyclopédie de l’Islam mentionne cette
dernière hypothèse. Elle rappelle, toutefois, que
le mot al-kimiya est synonyme d’al-iksir. Le français
«élixir» en dérive. Les Mafatih-al-Ulum
ont rapproché kimiya de kama , «tenir secret».
Selon al-Safadi, kimiya serait d’origine hébraïque
et signifierait que cette science vient de Dieu vivant. Dans le
corpus alchimique de Jabir ibn Hayyan, al-iksir est aussi conçu
comme une émanation de l’esprit divin.
Festugière a rappelé que les plus anciens alchimistes
grecs «rapportaient le nom et la chose à un fondateur
mythique appelé Chémès , Chimès ou
Chymès ». La première mention de cette origine
apparaît au IVe siècle après J.-C. dans les
œuvres du plus célèbre alchimiste alexandrin,
Zosime de Panopolis, selon lequel Chémès aurait
été un «prophète juif». Cet auteur,
selon un procédé fréquent dans la littérature
hermétique, voile ainsi une précieuse indication
philosophique par un fait pseudo-historique: la légende
a ici son sens premier et révèle exactement «ce
que l’on doit lire», c’est-à-dire ce
que l’initié doit entendre.
Ayant vécu longtemps à Alexandrie qui comptait
alors de nombreux savants juifs, Zosime ne pouvait ignorer qu’en
hébreu Chemesch est le nom du Soleil. Afin de préciser
son propos, Zosime, dans ses Instructions à Eusébie
, déclare: «Le grand Soleil produit l’Œuvre
car c’est par le Soleil que tout s’accomplit.»
Cet enseignement fondamental est confirmé par les derniers
mots de la Tabula Smaragdina , la Table d’émeraude
, célèbre «codex» alchimique attribué
à Hermès Trismégiste lui-même: «Complet
(achevé, accompli) est ce que j’ai dit de l’Opération
du Soleil. »
Selon ces données traditionnelles, l’indication
d’al-Safadi sur l’origine hébraïque de
kimiya peut d’autant mieux éclairer cette étymologie
que le synonyme iksir a conservé aussi un nom antique du
Soleil, le grec Seir. Enfin, on observera que le turc chems signifie
également «soleil» et que, dans cette langue,
chami désigne adjectivement ce qui est d’origine
«syrienne».
On peut restituer ainsi au mot «alchimie» son premier
sens probable. Les anciens savants juifs, grecs, syriens et arabes
ont vraisemblablement donné ce nom à un savoir sacré,
à un ensemble de connaissances ésotériques
et initiatiques, à l’antique «art sacerdotal»
dont l’enseignement était fondé sur les mystères
du Soleil, source de la lumière, de la chaleur et de la
vie.
1. Une synthèse du savoir ésotérique
Marcelin Berthelot fut le premier à entreprendre la traduction
et la publication de collections manuscrites qui n’avaient
pas encore été sérieusement étudiées
par les historiens des sciences. Ignorant le syriaque et l’arabe,
ne connaissant qu’imparfaitement le grec, Berthelot fit
appel à des collaborateurs érudits. Ceux-ci, malheureusement,
n’étant point informés de la nature des opérations
décrites par les textes obscurs et souvent cryptographiques
qu’ils devaient traduire, s’en remettaient à
la seule autorité de Berthelot afin de décider du
sens qu’il convenait de donner à des passages difficiles.
Dans ces conditions, on comprend que divers historiens spécialisés
et, en particulier, von Lippmann, aient jugé sévèrement
la singulière méthode critique de Berthelot. Malgré
ces réserves, ses célèbres collections publiées
voici près d’un siècle n’ont pas encore
été revues ni corrigées philologiquement
ni scientifiquement, et l’on continue parfois de tenir pour
sérieuses des thèses sur les origines de l’alchimie
dont les sources documentaires ont été justement
contestées.
Sans doute la perspective générale de Berthelot
avait-elle l’avantage d’être simple et claire.
Bornée par l’horizon culturel méditerranéen
des «humanités classiques», en un temps où
l’on ne soupçonnait point l’existence d’une
alchimie chinoise et indienne bien antérieure à
celle de l’école d’Alexandrie, l’explication
de l’origine de ces théories et de ces pratiques
se réduisait aisément à l’interprétation
de ce que l’on croyait avoir été leurs plus
anciennes structures. Berthelot, à partir des textes alexandrins
qu’il avait fait traduire, supposa logiquement que ces connaissances
avaient été d’abord artisanales et préchimiques:
les premiers praticiens n’avaient cherché qu’à
imiter l’apparence des gemmes et des métaux précieux,
grâce à la composition de teintures et à la
fabrication d’alliages ayant la couleur et le poids de l’or
et de l’argent. Les résultats obtenus par ces faussaires
auraient suffi à les abuser eux-mêmes sur la réalité
de ces prétendues transmutations. Ultérieurement,
les philosophes et les mystiques auraient contribué à
prolonger pendant des siècles cette confusion entre les
illusions théoriques et les réalités expérimentales
jusqu’à l’avènement de la chimie positive
et de la science véritable. Celle-ci, en effet, avait démontré
rationnellement, depuis Lavoisier, que les métaux étaient
des corps simples, c’est-à-dire indécomposables,
ce qui suffisait à prouver le caractère chimérique
de leur transmutation et la nature aberrante ou frauduleuse des
opérations alchimiques. Ces superstitions médiévales,
comme toutes les autres, avaient été heureusement
dissipées par le progrès continu des lumières
de l’esprit humain.
À notre époque, cette interprétation positiviste
de l’alchimie est devenue elle-même illusoire, historiquement
et scientifiquement. Les travaux considérables des orientalistes
et, principalement, des sinologues ont révélé
la haute antiquité et l’universalité des théories
et des pratiques alchimiques traditionnelles, en montrant leur
caractère sotériologique fondamental. D’autre
part, contrairement aux dogmes lavoisiériens enseignés
par les universités occidentales au XIXe siècle,
les physiciens nucléaires modernes ont décomposé
tous les corps que l’on croyait simples, et vérifié
ainsi la théorie alchimique traditionnelle de l’unité
de la matière. De plus, la réalisation expérimentale
de la transmutation du mercure en or a révélé
que la prétendue chimère des alchimistes était
singulièrement proche de la nature réelle de la
structure atomique de ces deux métaux qui se suivent dans
la classification périodique. Aussi d’éminents
physiciens, comme Jean Perrin, n’ont-ils pas hésité
à reconnaître dans les anciens maîtres de l’alchimie
«les précurseurs géniaux des magiciens modernes
de l’atome».
Un monde fermé
Toutefois, si l’alchimie n’a pas été
une préchimie, elle ne fut pas davantage une «préphysique
nucléaire». En réalité, les sciences
traditionnelles, par leur langage, leurs principes, leurs méthodes,
leurs critères, leurs moyens et leurs buts, ne présentent
aucun rapport avec les sciences modernes. Un savoir fondé
sur le principe d’analogie ne peut jamais être confondu
avec des systèmes scientifiques dont toute la cohérence
logique repose, en dernière analyse, sur le principe d’identité.
L’un relève de la poétique; les autres, de
la mathématique. Les sciences du Verbe ne sont pas les
sciences du Nombre. Et les civilisations qui sont fondées
sur les premières ne peuvent pas concevoir l’homme,
la nature ni l’univers comme les cultures et les sociétés
qui dépendent des secondes.
L’alchimie ne peut pas être comprise chimiquement
: elle doit être interprétée alchimiquement.
Ses théories et ses pratiques n’ont de sens et de
portée qu’à l’intérieur de l’univers
créé par les alchimistes, pour leur usage et non
pas pour le nôtre. C’est un monde essentiellement
fermé , historiquement et logiquement lointain. La nébuleuse
alchimique, avec ses images tentaculaires, ses labyrinthes peuplés
de monstres, ses obsédantes étoiles, gravite au-delà
ou en deçà de nos systèmes intellectuels.
L’un des premiers historiens de l’alchimie, Lenglet-Dufresnoy,
a dit des maîtres de cette science traditionnelle qu’ils
sont «les plus illustres rêveurs dont l’humanité
ait connaissance».
Ce monde se donne simultanément pour imaginaire et pour
réel, pour spirituel et pour matériel, pour subjectif
et pour objectif. À la limite, ses symboles se confondent
avec des phénomènes matériellement observables,
si bien que la clef de ce vaste code apparemment abstrait est
concrète car le seuil d’intelligibilité des
textes répond rigoureusement au seuil expérimental
du Grand Œuvre.
En raison des difficultés des problèmes posés
par les études alchimiques depuis que l’on a mieux
discerné la complexité de leurs données,
elles en sont venues à constituer une discipline historique,
philologique et philosophique spécialisée. À
partir des années vingt, les travaux considérables
de von Lippmann, de Ruska, de Holmyard, de Thorndyke, les importantes
contributions de Singer, de Taylor, de Read, de Hopkins, de Hartlaub,
ont renouvelé tout l’état des connaissances
en ce domaine. Des recherches plus générales, comme
celles de Jung, d’Eliade, de Needham, ont montré
l’intérêt de l’alchimie pour la psychologie
des profondeurs, pour l’histoire des religions et des civilisations.
Plus récemment, ces investigations se sont étendues
à l’histoire de l’art, de la peinture et de
la littérature grâce aux analyses critiques et aux
thèses de nombreux chercheurs parmi lesquels on doit mentionner
spécialement de Solier, Combe, Vernet, Sterling et Van
Lennep. On peut prévoir que l’aspect sociologique
de la situation des alchimistes eux-mêmes par rapport aux
diverses communautés historiques de croyances et de valeurs
qui, le plus souvent, les exclurent et les condamnèrent,
ne manquera pas de retenir l’attention de futurs chercheurs.
Des habitants de l’Univers
Les alchimistes ont formé, comme en marge de l’histoire,
un groupe humain peu nombreux, souvent suspect, ayant son jargon,
son code et ses signes, ses mythes et ses mystères. Ils
se cachaient dans les ermitages, dans les montagnes ou dans les
déserts. Parfois errants, ces solitaires aimaient se prétendre
des «habitants de l’univers», des «cosmopolites»,
et dissimulaient jusqu’à leur nom véritable,
rompant ainsi le pacte social sacro-saint du domicile fixe et
de l’état civil. Dans les temps modernes, les alchimistes
subsistent encore, perdus en des foules qui n’attendent
rien de leurs recherches ni de leur industrie et qui leur ont
enfin apporté la sécurité que procure l’indifférence.
Dans ces conditions, les biographies des alchimistes, et même
des plus illustres adeptes, soulèvent des problèmes
de critique historique à peu près insolubles. Si,
par exemple, on sait que Nicolas Flamel a vécu réellement
à Paris, rien ne prouve, en revanche, qu’il soit
l’auteur véritable du traité qu’on lui
attribue. Inversement, si l’existence d’un moine nommé
Basile Valentin est imaginaire, il demeure que le style et la
science de l’auteur de ses œuvres suffisent à
faire apparaître une personnalité originale et attachante.
Le meilleur moyen de connaître réellement les grands
alchimistes est la lecture patiente de leurs chefs-d’œuvre
qu’illustrent souvent d’admirables gravures et dont
l’ensemble constitue un corpus doctrinal dont nous rappellerons
les sources principales.
Par la diffusion universelle de ses théories et de ses
pratiques dans les civilisations occidentales et orientales, par
la longue durée de ses traditions orales et écrites,
par la masse documentaire considérable de sa littérature,
par l’intérêt mythique et symbolique de son
langage, par la valeur initiatique de son enseignement, l’alchimie
a édifié, au cours des siècles, une puissante
synthèse du savoir ésotérique et elle représente
ainsi, par excellence, une recherche de l’absolu.
Peu de systèmes de l’Univers ont témoigné
d’une confiance aussi entière et d’un espoir
aussi constant dans les pouvoirs par lesquels l’homme, en
triomphant du temps, est capable d’accélérer
l’évolution des individus et des espèces,
en achevant et en perfectionnant sans cesse l’œuvre
de la nature. Mais si l’alchimie, par la voix de l’un
de ses maîtres, Synésius, a osé prétendre
que «rien n’est impossible à la science»,
en un temps où des bûchers s’allumaient encore
pour le nier, c’est qu’elle attendait tout de l’exemple
moral et spirituel du vrai savant, exigeant de ses adeptes l’humilité,
l’anonymat et le renoncement à la gloire terrestre.
En une brève formule, un alchimiste, Nicolas Valois, a
rappelé cet idéal aristocratique du savoir: «En
perdant la pureté du cœur, on perd la science.»
2. L’alchimie chinoise
La Chine n’a pas connu de solution de continuité
entre le stade technico-magique de la métallurgie et l’apparition
de l’alchimie.
Les confréries de forgerons chinois, détenteurs
du plus prestigieux des arts magiques, ont exercé, comme
l’a montré Granet, une influence directe et profonde
sur les premières conceptions alchimiques taoïstes.
Par leurs principaux aspects, ces théories et ces pratiques
remontent à la lointaine préhistoire. L’art
du feu a formé, pendant des millénaires, l’essentiel
du savoir humain. Les confréries qui mirent en œuvre
les métaux, après celles qui taillèrent et
polirent les pierres, s’étaient transmis initiatiquement
l’héritage magique et technique ancestral. Des pratiques
protochamaniques de danses mimétiques immémoriales
ont été conservées dans les exercices étranges
des taoïstes qui se proposaient de retrouver la spontanéité
première en même temps que les pouvoirs perdus par
l’homme civilisé.
Chez les taoïstes, comme le souligne Kaltenmark, «si
le fourneau alchimique est l’héritier de la forge
magique, l’immortalité n’est plus, du moins
depuis les seconds Han, le résultat d’un sacrifice
à la forge, de la fonte rituelle. Elle est acquise à
celui qui sait produire le «divin cinabre». À
partir de ce moment, on eut un nouveau moyen de se diviniser:
il suffisait d’absorber l’or potable ou le cinabre
pour devenir semblable aux dieux».
Mais, en réalité, le problème est moins
de savoir si des intuitions rencontrées à l’état
élémentaire dans les mythologies et les rites des
fondeurs et des forgerons ont été reprises et interprétées
par les alchimistes, que d’essayer de comprendre pourquoi
cette interprétation est demeurée relativement stable
et cohérente dans une société donnée.
Seule, la structure féodale permet d’expliquer qu’une
distribution des valeurs et un mode de cohésion logique
typiques d’une représentation des structures de l’univers
aient été ressentis et expérimentés
aussi bien par les premiers alchimistes chinois que par les anciens
forgerons.
Le labourage par le feu
Granet a rappelé que nous n’avons aucun moyen de
déterminer les origines historiques de l’ordre féodal
qui règne en Chine à partir du VIIIe siècle
av. J.-C. On peut distinguer cependant, de façon approximative,
une première période d’économie fermée
et limitée à des intérêts de canton,
strictement domaniale, suivie par des changements intervenus entre
le VIe siècle et le IVe siècle, quand les confédérations
instables de noms et de domaines prirent progressivement la forme
d’unités provinciales soumises à des potentats
féodaux et considérées alors comme des «royaumes»
(guo ).
Dans la Chine antique, toute ville seigneuriale avait deux fondateurs:
l’ancêtre du seigneur et le «saint patron»
du prévôt des marchands, qui avaient défriché
ensemble le domaine, à l’imitation du laboureur divin,
de l’inventeur de l’agriculture, Shennong. Or ce démiurge
était aussi un dieu du feu , le «saint patron»
de tous les arts du feu et, à ce titre, particulièrement
révéré par les forgerons.
En effet, toute campagne agricole était inaugurée
par un incendie et par des travaux de défrichement car,
selon l’antique technique, «on labourait par le feu
et on sarclait par l’eau». Les premiers maîtres
des confréries métallurgiques s’étaient
recrutés primitivement parmi ces défricheurs. Ils
bénéficiaient ainsi du prestige des fondateurs du
domaine et, à la différence de beaucoup d’artisans,
les forgerons et les charrons exerçaient des arts nobles
qui étaient indispensables, magico-techniquement, à
la défense de la seigneurie.
L’art noble du forgeron
Une tradition remarquable, citée par Granet, illustre
le double pouvoir du forgeron qui est capable ou bien d’armer
le seigneur ou bien de le désarmer soudain. Voulant donner
une puissance invincible aux deux sabres du défenseur du
domaine, un forgeron les baptisa du sang de ses propres fils.
Désormais, le seigneur triomphait dans tous les combats,
mais quand le forgeron proférait le nom (ming ) de ses
enfants, les deux lames, échappant aux mains du guerrier,
s’envolaient aussitôt et venaient se poser pieusement
sur la poitrine paternelle.
Ainsi le maître des secrets des métaux donne-t-il
le sang de sa race pour assurer le triomphe de la race du seigneur,
ce qui serait inconcevable s’il ne participait point au
prestige de la fondation domaniale. Cependant, d’autre part,
il garde le pouvoir du nom mystérieux, du ming de sa propre
lignée ancestrale.
Cette singulière indépendance répond à
une autonomie vivante du métal magiquement préparé.
Une tradition royale archaïque l’enseigne plus clairement
encore: celle des neuf tripodes sacrés. Le héros
royal par excellence, Yu le Grand, a reçu des neuf pasteurs
leur métal et, sur les flancs des chaudrons qu’il
a forgés, neuf emblèmes (xiang ) ont été
gravés qui représentent la totalité des êtres
(wu ).
Cependant, bien que le roi soit seul autorisé à
détenir dans son trésor ces talismans protecteurs
de la dynastie, ces palladia , ces tripodes ne sont point des
biens patrimoniaux monarchiques. La royauté peut les perdre
si la puissance de sa vertu rayonnante, son daode (expression
intraduisible que l’on ne peut confondre avec le mana car
il s’agit d’un concept spécifiquement chinois),
s’épuise, ce qu’annoncent, par exemple, de
mauvaises récoltes, des naissances monstrueuses, la stérilité
des femmes. Alors, d’eux-mêmes, les tripodes perdent
leur poids, s’envolent et abandonnent la capitale d’une
dynastie désormais condamnée.
À travers ces mythes, on discerne assez clairement le
rôle éminent mais caché des confréries
métallurgiques. N’étaient-elles pas, depuis
la plus lointaine antiquité, celles qui communiquaient
avec la terre où sont à la fois les minéraux
et les os des ancêtres ? C’est pourquoi on offre aussi
aux embryons métalliques, extraits de la terre maternelle,
le breuvage ennoblissant, réservé aux ancêtres,
aux chefs, aux guerriers: l’alcool de riz. Ces embryons
sont gardés dans l’ombre de la forge, comme les semences
végétales («en qui est la vie») peuvent
être conservées en vie grâce à la dame
du domaine qui les dépose dans le gynécée,
tout près de la couche seigneuriale que hantent les âmes
ancestrales.
Les techniques métallurgiques, d’ailleurs, étaient
fondées sur des mariages sacrés, sur des hiérogamies
rituelles, en tous points comparables à celles qui permettaient
au seigneur de s’allier au «lieu saint» du domaine,
d’y rajeunir ainsi son daode , car là rayonnait le
principe de vie de la race et du domaine.
Eliade fait observer que les trois éléments à
partir desquels l’alchimie chinoise se constitue en tant
que discipline autonome: les principes cosmologiques, les mythes
des bienheureux immortels et de l’élixir d’immortalité,
les techniques poursuivant à la fois le prolongement de
la vie, la béatitude et la spontanéité, appartiennent
à l’héritage culturel de la protohistoire
chinoise. Ce serait donc une erreur de croire que la date des
premiers documents qui les attestent nous livre leur âge.
Cette solidarité des thèmes fondamentaux apparaît
de façon claire dans un texte de Sima Qian relatant la
recommandation du magicien Li Shaojun à l’empereur
Wudi, de la dynastie Han: «Sacrifiez au fourneau (zao )
et vous pourrez faire venir des êtres (transcendants); lorsque
vous aurez fait venir ces êtres, la poudre de cinabre pourra
être transmuée en or jaune; quand l’or jaune
aura été produit, vous pourrez en faire des ustensiles
pour boire et pour manger. Alors votre longévité
sera prolongée, vous pourrez voir les bienheureux (xian
) de l’île Ponglai qui est au milieu des mers. Quand
vous les aurez vus, et que vous aurez fait les sacrifices feng
et shan , alors vous ne mourrez pas.»
L’apparition des théories alchimiques
Quand, au IVe siècle et, plus probablement, au cours des
premières années du IIIe siècle av. J.-C.,
une économie ouverte, du fait des voies de circulation
plus vastes et des intérêts de l’Empire, se
substitua à l’ancienne économie féodale,
provinciale et cantonale, particulariste et fermée, de
la Chine antique, la nécessité d’un regroupement
des confréries archaïques de métallurges locaux
fit apparaître l’utilité d’un syncrétisme
et d’une systématisation nouvelle de leurs principes
cosmologiques, de leurs mythes et de leurs techniques. Ce fut,
en grande partie, l’œuvre du taoïsme qui rassembla
non seulement ces connaissances magico-techniques, mais aussi
les données fondamentales de la tradition ésotérique
et initiatique chinoise.
Les aspects les plus anciens de l’alchimie taoïste
participent encore de la nature concrète et positive des
manipulations magico-techniques des métallurges de l’époque
féodale. Un édit impérial, en 144 avant J.-C.,
menace d’exécution publique tous ceux qui seront
surpris en flagrant délit de contrefaire l’or. Taylor
donne la date de 175 avant J.-C. pour une loi analogue. En 60
avant J.-C., un maître célèbre, Liu Xiang,
échoua dans sa tentative de préparation d’or
alchimique destiné à la prolongation de la vie de
l’empereur.
Mais l’aspect le plus important de l’alchimie taoïste,
son intégration à une religion de salut, se développa
surtout à l’époque où l’antique
religion agraire, achevant de se dissoudre avec la société
féodale, cessa de satisfaire aux besoins des fidèles.
Maspero a montré comment, en Chine, aux environs de l’ère
chrétienne, les longs efforts du sentiment religieux personnel
pour s’exprimer furent bien souvent analogues à ceux
de l’Occident, à la même époque.
Cependant les taoïstes, à la recherche de la «Longue-Vie»,
ont conçu l’immortalité de façon spécifiquement
chinoise, c’est-à-dire sans la moindre discontinuité
entre le corps et l’esprit vivants. Ainsi, la conservation
et la prolongation de l’existence physique furent-elles
toujours considérées par les taoïstes comme
le moyen normal d’acquérir l’immortalité
spirituelle. Il suffisait donc de remplacer un corps mortel par
un corps immortel obtenu en «nourrissant le corps»
matériellement, et en «nourrissant l’esprit»
par l’unification de ses puissances, grâce à
la concentration et à la méditation. En effet, à
la différence de ce que nous appelons l’âme,
cet esprit, formé de l’essence et du souffle universels,
est temporaire. À la mort, il se dissout par la séparation
de ses deux principes constituants. On peut donc le renforcer,
le «cristalliser», en quelque sorte, en accroissant
le souffle et l’essence par des pratiques adéquates.
Alors, on ne meurt pas, on «monte au ciel en plein jour».
Les techniques alchimiques chinoises
Les procédés qui permettent de détruire
les causes de la décrépitude et de la mort, ainsi
que de créer l’embryon du corps immortel, sont nombreux,
mais on peut les répartir tous en trois classes: alimentaires
et hygiéniques, respiratoires et mimétiques, alchimiques.
Ces derniers sont considérés comme les plus puissants.
Au IVe siècle de notre ère, Ge Hong déclare
formellement que sans l’alchimie on arrivera peut-être
à prolonger la vie, mais jamais à la rendre éternelle.
Ultérieurement, la difficulté et les prix des opérations
alchimiques diminuèrent l’importance pratique, sinon
théorique, de ces techniques.
Elles étaient, en effet, compliquées et dispendieuses,
en dépit de leur simplicité apparente: la préparation
et l’absorption du cinabre (dan ), un sulfure naturel rouge
de mercure. À vrai dire, l’expression même
de cinabre mâle (yangdan ) qui désignait le procédé
alchimique par différence avec le nom de cinabre femelle
(yindan ), donné aux procédés alimentaires
et respiratoires, suffit à montrer que l’on doit
se méfier d’une traduction chimique sommaire du mot
dan. Taylor a observé que si les instructions données
pour la préparation de l’«élixir d’immortalité»
sont obscures, on peut constater, en revanche, que la progression
des couleurs observée par les alchimistes chinois au cours
des opérations est la même que celle de la préparation
de la «pierre philosophale» par les alchimistes occidentaux
et qu’elle passe du blanc au rouge. De même, la notion
d’une substance dont une quantité infime transforme
en or ou en argent une masse importante de métal ordinaire
et, principalement, de mercure, est commune à la Chine
et à l’Occident. De plus, l’une et l’autre
alchimie ont décrit de façon similaire les effets
de l’absorption de la «médecine universelle»,
autre nom de l’élixir. La comparaison de l’éloge
de cette drogue par Wei Boyang, en 142 après J.-C., et
par un alchimiste occidental, Salomon Trismosin, au XVIe siècle
de notre ère, est caractéristique de ces analogies.
Le premier dit: «Le vieillard ramolli devient un jeune homme
plein de désirs», et le second: «Car vieux
estoient les philosophes qui l’avoient. Pourtant, en leurs
vieux jours, ils jouirent encore de leurs amours...»
L’évolution de l’alchimie chinoise se déroula
de façon comparable à celle de l’alchimie
européenne, à des époques différentes.
À partir du VIe siècle après J.-C., l’alchimie
taoïste s’orienta vers un mysticisme fort éloigné
des pratiques positives et concrètes de ses premiers maîtres.
On interpréta les textes anciens comme des allégories
concernant des vérités purement intérieures.
Un texte cité par Stein, et qui appartient au taoïsme
moderne syncrétiste, est significatif: «C’est
pourquoi le (Buddha) Rulai (Tathâgata), dans sa grande miséricorde,
a révélé la méthode du travail (alchimique)
du feu et a enseigné à l’homme de pénétrer
de nouveau dans la matrice pour refaire sa nature (véritable)
et (la plénitude de) son lot de vie.»
Eliade a proposé de voir dans ce «retour à
la matrice» le développement d’une conception
archaïque: la guérison par un retour symbolique aux
origines du monde, c’est-à-dire par une «réactualisation
de la cosmologie».
Toutefois, dès l’origine de l’alchimie chinoise,
il ne s’agissait pas seulement d’un retour symbolique,
mais d’une voie magico-technique expérimentale, d’un
processus opératoire concret qui prenait pour matière
la matrice elle-même, la terra genitrix , la terre génératrice
du daode ancestral et son rayonnement salutaire, porteur de lumière,
de chaleur et de vie.
Quand l’alchimie mystique s’est orientée,
au XIe siècle après J.-C., dans une direction contemplative
et s’est transformée, au XIIIe siècle, en
une technique ascétique, principalement sous l’influence
du bouddhisme zen, cette élaboration relativement tardive
fut l’œuvre de pieux lettrés et elle ne présente
plus, dès lors, les caractères traditionnels de
l’alchimie chinoise archaïque.
3. L’alchimie indienne
Bien que l’alchimie, comme technique spirituelle fondée
sur des pratiques physiologiques particulières, principalement
tantriques, semble avoir été connue de l’Inde
antique, peut-être à une époque plus ancienne
que celle où elle le fut en Chine, le problème de
ses origines historiques n’a pas encore reçu de solution
définitive. On a supposé que ces théories
et ces pratiques indiennes auraient une origine arabe, mais un
traité de Nâgârjuna, traduit en chinois par
Kumârajîva trois siècles avant l’essor
de l’alchimie arabe, fait état de la transmutation
en or par deux procédés distincts, soit par la puissance
des drogues, soit par la force développée par le
yoga.
Mircea Eliade a bien montré ces convergences entre le
yoga, surtout le Hatha-yoga tantrique et l’alchimie: «C’est
tout d’abord l’analogie évidente entre le yogin
qui opère sur son propre corps et sa vie psychomentale
d’une part, et l’alchimiste qui œuvre sur les
substances, d’autre part: l’un comme l’autre
visent à «purifier» ces matières impures,
à les «perfectionner» et, finalement, à
les transmuer en «or». Car l’or, c’est
l’immortalité, répètent les textes
indiens; il est le métal parfait et son symbolisme rejoint
le symbolisme de l’Esprit pur, libre et immortel, que le
yogin s’efforce, par l’ascèse, d’extraire
de la vie psycho-mentale, «impure» et asservie.»
Ainsi l’alchimiste, selon Eliade, espère-t-il arriver
aux mêmes résultats que le yogin en «projetant»
son ascèse sur la matière: «Au lieu de soumettre
son corps et sa vie psycho-mentale aux rigueurs du yoga, pour
y séparer l’Esprit (purusha ) de toute expérience
appartenant à la sphère de la substance (prakriti
), l’alchimiste soumet les métaux à des opérations
chimiques assimilables aux «purifications» et aux
«tortures» ascétiques. Entre le plus vil métal
et l’expérience psycho-mentale la plus raffinée,
il n’y a pas de solution de continuité.»
Dans les deux cas, Tantra-yoga et alchimie, le processus de la
transmutation du corps «mortel et corruptible» en
un «corps parfait» (siddha-deha ), incorruptible et
«divin» (divya-deha ), corps du «délivré
dans la vie» ( jivan-mukta ), comporte une expérience
de mort et de résurrection initiatiques. On serait ainsi
fondé à voir dans le tantrisme et dans l’alchimie
un enseignement parallèle, ayant pour but d’affranchir
l’homme des lois du temps, de «déconditionner
son existence» et de conquérir la liberté
absolue.
Cette thèse d’Eliade est irréfutable en ce
qui concerne l’alchimie sotériologique, c’est-à-dire
celle qui s’est élaborée en tant que technique
mystico-religieuse du salut ou de la «délivrance».
En revanche, elle ne rend pas compte de l’alchimie magico-expérimentale
archaïque à laquelle il semble que ces considérations
métaphysiques subtiles aient été étrangères.
4. Les alchimistes alexandrins
Loin d’être l’origine de l’alchimie,
comme l’a cru Berthelot, la Grèce égyptienne,
entre le IIIe siècle et le VIIIe siècle après
J.-C., n’a connu que la fin de l’évolution
des communautés alchimiques et métallurgiques de
la haute Antiquité. Ruska souligne les traces sensibles
de cette décadence déjà chez Zosime de Panopolis,
l’auteur le plus fécond de la littérature
alexandrine hermétiste, au IVe siècle.
Cette littérature est indigente et pompeuse, dénuée
de cohérence, même sur le plan allégorique
et symbolique. Les noms d’Agathodémon, d’Hermès
et de Thot, d’Isis, d’Osiris et d’Horus, d’Orphée,
d’Ostanès ou de Moïse, de Marie la Juive ou
de Cléopâtre, de Démocrite ou d’autres,
témoignent assez clairement de son origine culturelle probable:
la bibliothèque d’Alexandrie. L’industrie des
faux a été pratiquée, avec virtuosité
parfois, pendant toute l’histoire de la littérature
alchimique. Ce fut l’une des principales ressources des
scribes antiques et médiévaux.
La décadence de l’alchimie grecque reflète,
en réalité, un phénomène plus général:
celui de la lente dissolution des structures religieuses et sociales
du monde antique. Quand l’ordre des institutions et des
valeurs change, la cohésion logique des représentations
scientifiques de l’univers se modifie.
La société grecque du IIIe siècle accueillait
le mysticisme pseudo-alchimique avec intérêt précisément
parce qu’il était pseudo-religieux et pseudo-philosophique,
comme elle-même était pseudo-hellénistique.
Ces contrefaçons exotiques et syncrétistes s’accordaient
avec son cosmopolitisme, ses confusions et ses curiosités
culturelles. Elle voulait savoir parce qu’elle ne pouvait
plus croire; elle se fiait au miracle, car elle doutait de sa
propre réalité.
Aussi l’élaboration alchimique littéraire
de l’«hermétisme» alexandrin ne peut-elle
être confondue avec la gnose alchimique islamique: synthèse
universelle opérée par des conquérants et
pour des conquérants, «guerre sainte» pour
la délivrance de l’âme, dont l’aspect
historique était transcendé par une quête
spirituelle, essentiellement chevaleresque.
5. L’alchimie arabe
Les travaux de Ruska ont établi que les Syriens n’ont
pas été les seuls médiateurs entre la science
grecque et la science arabe. Ils ont joué, sans doute,
un rôle important et même capital en philosophie et
en médecine, mais, en fait, les Persans (les Iraniens)
furent les premiers maîtres des alchimistes et des hermétistes
islamiques.
On peut situer cette transmission entre 750 et 800. L’ancêtre
de la dynastie des ‘Abbassides, qui régnaient alors,
portait le titre héréditaire de grand prêtre
d’un temple bouddhiste de Balkh, «la mère des
cités», qui fut réédifié magnifiquement
en 726. Là s’étaient conservées des
traditions grecques et chrétiennes nestoriennes, mais aussi
des traditions zoroastriennes et manichéennes.
La gnose alchimique islamique
Cette complexité d’apports et d’influences
a fait de l’alchimie arabe une gnose ésotérique
et initiatique d’une ampleur et d’une profondeur que
l’on ne saurait comparer au douteux syncrétisme de
l’hermétisme alexandrin.
On doit éviter de rapporter à des origines grecques
ou égyptiennes littéraires un ensemble de connaissances
transmises à la chrétienté médiévale
et dont les origines initiatiques sont incontestablement islamiques.
En effet, si la partie magico-expérimentale de l’alchimie
est archaïque, si elle remonte à la protohistoire,
sa partie gnostique, telle qu’elle a été conservée
par la tradition occidentale, est relativement récente
puisqu’elle ne saurait être antérieure à
l’élaboration de la gnose jâbirienne. Celle-ci
est d’ailleurs très différente de l’interprétation
alchimique d’un philosophe et médecin arabe comme
Rhazès, laquelle, à de nombreux égards, est
déjà préchimique et nettement exotérique.
Ainsi, dans la mesure où l’alchimie arabe a subi
une influence iranienne prépondérante, comme le
prouvent les nombreux mots persans qui lui servent à désigner
les éléments et les corps chimiques, c’est
l’Iran, et non pas la Grèce, qui avait gardé
des traditions ésotériques dont l’origine
mésopotamienne lointaine semble au moins probable.
C’est à Geber (Abu ‘Abd Allah Jabir ibn Hayyan
al-Sufi), «roi des Arabes et prince des philosophes»,
que l’alchimie arabe a dû son renom extraordinaire,
pendant tout le Moyen Âge. Les incertitudes d’attribution
de ces œuvres à un auteur mettent en évidence
le fait caractéristique d’une chaîne initiatique
située sous un «saint patronage gnostique».
Corbin a bien montré que, parmi les rédacteurs possibles
du corpus jabirien, «chacun avait à reprendre, authentiquement
sous le nom de Jâbir, la geste de l’archétype».
La science de la Balance jabirienne
L’œuvre considérable de Jabir ibn Hayyan, Geber
en latin, compterait trois mille traités, s’il fallait
en croire la tradition et même certains orientalistes. On
a supposé que Jabir dont la naissance et la mort se situent,
approximativement, entre 730 et 804, aurait été
le nom choisi par les Ikhwan al Safa , les «Frères
de la Pureté et de la Fidélité», qui
eurent leur centre à Basra et y rédigèrent,
au Xe siècle, une encyclopédie. Traduite en persan
et en turc, elle eut une influence considérable sur les
penseurs et les mystiques de l’Islam. On retrouve, chez
les Frères, la tendance à élever la conception
néo-platonicienne des «nombres-idées»
au rang d’un principe métaphysique, nommé
la «Balance» (mizan ), bien que, chez Jabir, cette
notion soit, à vrai dire, plus complexe, et plutôt
ésotérique que philosophique. Ce mot est l’origine
d’un ancien nom de l’alchimie, en langue franque,
maza , cité par Berthelot, devenu massa , dans le Theatrum
chymicum.
Selon la «science de la Balance», à toute
genèse correspond une exégèse. Au «Livre
du Monde», le Liber Mundi qu’est l’univers créé,
matériel, élémentaire, répondent des
«niveaux de signification». À partir de ceux-ci,
de proche en proche, l’exégèse spirituelle
(ta’wil ), en découvrant la relation qui existe entre
le manifesté, l’exotérique (zahir ) et le
caché, l’ésotérique (batin ), en «occultant
l’apparent et en faisant apparaître l’occulté»,
en s’élevant des sens au Sens, ouvre enfin le «Livre
du Glorieux» (Kitab al-Majid ) et s’éveille
à Sa Splendeur. Là, seulement, la transmutation
du monde s’achève en transfiguration.
Ainsi l’opération alchimique, réellement
accomplie sur une matière réellement donnée,
faute de quoi l’ascension ultérieure ne serait ni
comprise ni fondée, n’est pas allégorique
mais exégétique. En répétant une genèse,
non seulement elle l’explique vraiment, mais encore elle
est guidée hors de cette première genèse
vers une seconde naissance: elle y trouve l’initiation.
Mais la force même (quel que soit le nom qu’on lui
donne) de cette opération n’a pu s’en dégager
que parce qu’elle était déjà engagée
dans son sujet matériel, réel, qui, nécessairement,
ressentait un désir d’interpénétration
entre ses propres qualités et les natures élémentaires
primordiales. C’est du désir éprouvé
par l’âme pour les éléments que dérive
le principe qui est à l’origine des Balances (mawazin
).
Les phases du retour de l’âme à elle-même
sont donc aussi légitimement décrites par les étapes
et les états de la progression matérielle de l’Œuvre,
qui peuvent, inversement, mesurer à tout moment les divers
degrés de ce retour. On voit qu’il s’agit bien
d’une subtile «Balance» et d’une mystique
positive et presque quantitative, ce qu’a souligné
Corbin: «La Balance de Jabir était alors la seule
algèbre qui pût noter le degré d’«énergie
spirituelle» de l’Âme incorporée aux
Natures, puis s’en libérant par le ministère
de l’alchimiste qui, en libérant les Natures, libérait
aussi sa propre âme.»
Après les vastes collections de la gnose jabirienne, la
tradition alchimique islamique a compté des œuvres
importantes: celles de Toghra’i, exécuté en
1121; de Buni, mort vers 1225; de l’émir égyptien
Aydamur Jildaki, mort vers 1360, et auquel on doit une claire
et concise définition de l’alchimie: «C’est
une science, dit-il, dont le but est d’enlever l’accident
qui a pénétré dans la façon d’être
spécifique.»
Les alchimistes arabes ont développé une véritable
énergétique de l’âme du monde. Leur
conception des déséquilibres métalliques,
analogues à des maladies guérissables, n’est
pas absurde scientifiquement, car ils l’ont fondée
sur de patientes observations des gîtes miniers. Selon l’impureté
des matrices, les accidents de leur milieu naturel, les métaux,
«vils» par leur naissance première, pouvaient
devenir «nobles» par leur mort et leur résurrection.
D’où la nécessité de l’art et
d’une seconde naissance pour les ennoblir. Ce que confirme
un texte occidental du Theatrum chymicum : «La science de
la perfection de la Pierre des philosophes est la connaissance
parfaite de la Nature universelle et de l’Art dans le règne
des métaux. Sa pratique doit être recherchée
par l’analyse dans les principes des métaux et jusqu’à
ce qu’ils deviennent plus parfaits par une seconde naissance
, d’où résulte la Médecine universelle.»
Ce fut dans une direction bien différente de la gnose
jabirienne, sinon opposée, que s’orienta l’œuvre
alchimique de Muhammad ibn Zakariyya Razi (en latin Rhazes ),
né en 864 à Razy, près de Téhéran,
mort vers 932. Ce médecin et philosophe, opposé
au prophétisme et farouchement hostile à toute idée
d’élection divine, professant un irréductible
égalitarisme, confiait seulement aux philosophes la charge
d’éveiller les âmes et de les délivrer
de leurs erreurs. Ses œuvres alchimiques, nettement préchimiques,
mentionnent la préparation de l’acide sulfurique,
du zinc, de l’eau-de-vie, des aluns (qui sont, en réalité,
des sulfates, des «atraments») et des sels. D’après
Abou Obaiah, Rhazès aurait composé 226 volumes dont
la plupart sont perdus. C’est Rhazès qui a donné
à l’alchimie, semble-t-il pour la première
fois, le nom d’«astronomie inférieure»
ou terrestre, afin de montrer ses rapports avec l’astronomie
«supérieure» ou céleste: l’astrologie.
6. L’alchimie occidentale
Ses origines
On admet généralement que, comme en médecine,
en mathématiques, en astronomie, les premiers monuments
de l’alchimie occidentale ont été des traductions
d’ouvrages arabes, par exemple, le Livre des Septante de
Geber, ou la Turba philosophorum.
Vraisemblablement, les trois voies de pénétration
de l’alchimie arabe dans l’Europe chrétienne
furent l’Espagne, la Provence et la Sicile. Si beaucoup
de traducteurs d’ouvrages alchimiques arabes nous sont inconnus,
de sérieux indices permettent de supposer que les savants
juifs, établis en Provence après avoir été
chassés de Cordoue par le fanatisme des Almohades, ont
joué un rôle important dans la diffusion de ces traités.
Les connaissances métallurgiques étaient cependant
plus développées en Occident avant le XIIe siècle,
époque probable de l’apparition de l’alchimie
arabe, que les historiens ne semblent le supposer. Ganzenmüller
a rappelé que le célèbre traité, Schedula
diversarum artium , du moine Théophile, contient la plus
ancienne formule connue d’alchimie occidentale. Ce recueil
technique, l’un des plus précieux du Moyen Âge,
date de la fin du XIe siècle. Il mentionne le traitement
des métaux pour fabriquer l’or «arabe»
et l’or «espagnol». À vrai dire, ce procédé
n’est point «alchimique», comme le dit Ganzenmüller,
mais chimique: il s’agit d’alliages. Néanmoins
cela prouve que ce genre de recherches a été connu
par les artisans, bien longtemps avant les premières traductions
d’ouvrages arabes.
Ses structures
L’alchimie occidentale peut être divisée en
trois branches principales. La première, aristotélicienne,
a développé les applications de la théorie
antique des quatre éléments à la transmutation
des métaux. Préchimique et relativement rationnelle,
elle se rattache plutôt à la tendance expérimentale
de Rhazès. La seconde, concevant le monde comme un vaste
organisme animé, reprenant les théories des stoïciens
sur la sympathie et l’antipathie des êtres, a recherché
les relations entre la vie des métaux et l’âme
universelle, assimilant ainsi les manifestations inorganiques
aux phénomènes biologiques. Une seule gnose, l’«Art
d’Amour», dominait cette philosophie de la nature.
Son orientation la rapproche plutôt de la gnose jabirienne.
C’est la voie traditionnelle la plus importante et la plus
généralement suivie par les maîtres de l’alchimie
occidentale.
La troisième branche, à peu près inconnue,
non seulement des historiens, mais de la plupart des alchimistes
eux-mêmes, n’a laissé aucune trace écrite.
Transmise toujours oralement, elle n’est pas essentiellement
différente de la tradition chinoise archaïque. Elle
n’est ni préchimique, ni philosophique, ni mystique.
On peut la nommer «magique», à condition d’admettre
qu’il existe une magie «naturelle» et qu’elle
ne présente pas de rapports avec la sorcellerie. La source
arabe la plus proche de cette tradition secrète est l’œuvre
de Ya’kub ibn Ishak ibn Sabbah al-Kindi, le Liber de radiis
stellicis , traité dans lequel le mouvement des étoiles
et «la collision de leurs rayons» (Thorndyke) produisent,
selon cet auteur, une infinie variété de combinaisons.
Le feu, la couleur et le son émettent aussi des radiations.
Ces théories furent connues de Roger Bacon. Elles semblent
avoir été ignorées d’Albert le Grand.
Bacon y fut initié oralement par un adepte inconnu qu’il
nomme «le maître des expériences» et
que Humboldt a supposé être Pierre Pérégrin
de Maricourt.
Ses techniques
Ces trois orientations distinctes de l’alchimie occidentale
correspondirent à des techniques différentes. La
première, ayant pour but principal la transmutation métallique,
utilisa les fours d’usage courant, de fondeur ou de verrier,
le chauffage au charbon de bois, à la lampe à huile,
pour de petites quantités de matière; au fumier
fermenté, pour obtenir de longues «digestions»
à une chaleur égale; ou même l’exposition
à la chaleur solaire des récipients «lutés»,
scellés «hermétiquement». D’autres
appareils de chimie étaient déjà en usage
chez les Arabes, et avaient des formes analogues chez les préchimistes
alexandrins: l’aludel, appareil à distillation en
verre épais, décrit par Geber; l’alambic,
la cornue, lesquels, combinés, devinrent la retorte. Au
XIe siècle, Avicenne compare déjà le corps
humain à un alambic, le ventre étant la cucurbite
et la tête formant le chapiteau en rassemblant les humeurs
qui s’écoulent par les narines. La racine grecque
du mot arabe, le nom ambix , figure dans l’Athénée
de Dioscoride.
C’est à cette première branche de l’alchimie
occidentale qu’il faut réserver le nom de «chimie
du Moyen Âge». Elle n’a pas été
ignorée des véritables alchimistes. Elle présente
plus de valeur et d’intérêt scientifique et
technique qu’on ne l’a dit, parce qu’on n’a
pas répété ces fastidieuses expériences,
mais elle n’a pas de rapport profond avec la théorie
et la pratique véritables du Grand Œuvre.
La deuxième orientation, principalement philosophique
et mystique, avait pour but l’élaboration de la «pierre
philosophale» et ses opérations «symbolisaient
avec» une transmutation d’ordre spirituel. Matériellement,
elle était fondée sur un «archétype
expérimental» qui consistait à «purifier»
et à «animer» puis à «exalter»
un sujet métallique et minéral, complaisamment décrit
par tous les adeptes qui, en revanche, ont caché son nom,
sa préparation principale et l’agent essentiel de
son «animation». Cette première matière,
considérée comme l’«Adam métallique»,
était jugée «impure» et «vile»
dans son état naturel. Mais l’art pouvait la porter
à un degré de perfection et de pureté très
supérieur à celui de l’or lui-même.
Elle devenait alors un «soleil terrestre», un «corps
glorieux», «ressuscité d’entre les morts»,
qui fut comparé par les alchimistes chrétiens au
Messie sortant du tombeau. Ce «Christ métallique»
pouvait ainsi «racheter ses frères imparfaits»,
sous la forme de «poudre de projection», en les transmuant
en or, accélérant ainsi leur évolution, ou
bien guérir les maladies, sous la forme de «médecine
universelle». Son élaboration révélait
en outre à l’adepte la vérité universelle
et positive des mystères de la foi, le sauvant ainsi du
doute et de la damnation.
La troisième orientation, principalement magique, ressemblait,
techniquement, à la précédente, mais à
vrai dire, elle commençait là où l’autre
se terminait. La «pierre philosophale» était,
en quelque sorte, la matière première de cette «haute
science» dont les multiples applications s’étendaient
à l’ensemble du savoir humain. En ce sens, son but
était, symboliquement, l’Absolu ou l’Universel.
Son évolution
La gnose alchimique, telle qu’elle s’était
constituée sous le nom de «science de la Balance»
dans la philosophie islamique jabirienne, avait atteint une universalité
qui étendait ses théories non seulement aux trois
règnes de la nature, mais aussi aux mouvements des astres
et jusqu’aux hypostases du monde spirituel. Ésotériquement
et initiatiquement enseignée à une élite
occidentale, à l’époque des premiers établissements
des ordres chevaleresques en Orient, cette gnose pouvait être
légitimement transposée, pour ainsi dire, en diverses
langues, sans s’opposer à la variété
ni à l’originalité des croyances religieuses
dont elle se proposait, au contraire, d’établir la
transcendante unité, fondement qu’elle jugeait indispensable
à l’ordre futur du monde. Ainsi prit naissance l’«hermétisme
chrétien», dans les premières années
du XIIe siècle.
Il est vraisemblable, d’ailleurs, que ces connaissances
ont été diffusées seulement dans des cercles
restreints pour éviter d’imprudentes divulgations
et aussi en raison de l’accès difficile de ces doctrines.
Dès la fin du XVe siècle, elles semblent déjà
oubliées. On constate, en revanche, le développement
de deux tendances entre lesquelles l’intuition analogique
des symboles avait maintenu longtemps un équilibre systématique:
l’expérience physico-chimique et la spéculation
philosophique alchimique.
Le renversement des perspectives du symbolisme alchimique médiéval
s’est effectué au XVIe siècle, principalement,
comme l’a souligné Ganzenmüller, dans la partie
de l’œuvre de Paracelse qui s’est attachée
à mettre en relief les aspects naturalistes et médicaux
de l’alchimie. Techniquement, Pagel a rappelé que
la pharmacie traditionnelle reposait sur la composition des ingrédients,
alors que la pharmacie paracelsique est fondée sur la séparation
des vertus particulières, les «arcanes», qui
exercent leur action spécifique sur une ou plusieurs maladies.
C’est alors qu’apparut la spagirie , «l’art
qui sépare et qui unit», source positive et certaine
de la chimie moderne qui s’est développée,
au XVIIe siècle, à partir des recherches médicales
et pharmaceutiques iatrochimiques , c’est-à-dire
des applications de la chimie à la guérison des
maladies.
La décadence de l’alchimie, déjà sensible
au XVIIIe siècle, fut accélérée, au
XIXe siècle, par la théorie des «corps simples».
Les métaux étant reconnus, depuis Lavoisier, comme
indécomposables, la théorie alchimique de la transmutation
se trouva niée dans son principe. Jusqu’aux dernières
années du XIXe siècle, la chimie positive condamna
ou dédaigna les «rêveries superstitieuses»
des alchimistes. L’apparition de l’«occultisme»,
à la même époque, a contribué au discrédit
de cette science traditionnelle.
7. La littérature alchimique
La littérature alchimique, l’une des plus vastes
qui soient, compte, en Occident, en Orient et en Extrême-Orient,
des milliers d’ouvrages dont la plupart n’ont été
ni traduits, ni imprimés ni même recensés
exactement. Des centres alchimiques importants, Prague, par exemple,
en Europe, Fez et Le Caire, en Afrique, ont conservé de
précieux manuscrits anciens qui sont encore ignorés
des historiens.
Quand, vers 1910, le père Wieger compulsa les collections
de la patrologie taoïste du Pai-yunn-koan , à Pékin,
et du Zushoryo , à Tokyo, il ne supposait pas que les traités
alchimiques ainsi découverts allaient changer toutes les
conceptions généralement admises, depuis Berthelot,
sur les origines et l’évolution de l’alchimie.
Des textes fondamentaux, ceux du corpus alchimique traditionnel,
comme L’Entrée ouverte au palais fermé du
roi d’Eyrenée Philalèthe, ou Le Triomphe hermétique
de Limojon de Saint-Didier, ne pouvaient être consultés
que dans des éditions anciennes, souvent fautives, sans
le moindre éclairage critique. On comprend d’autant
moins l’état d’abandon dans lequel on a laissé
ce domaine que ces œuvres, souvent admirablement illustrées,
présentent une aussi grande importance pour l’histoire
de l’art que pour l’histoire des sciences.
La diversité des œuvres
Dans l’état actuel de nos connaissances, il est
donc plus utile de tenter d’éclairer et de préciser
les méthodes d’approche et d’examen de la littérature
alchimique que d’en dresser un inventaire qui serait souvent
inexact ou superficiel. On la divisera, dans les limites de l’alchimie
occidentale, en quatre catégories d’ouvrages:
1. Les œuvres attribuées à des adeptes, c’est-à-dire
à des maîtres auxquels la tradition reconnaît
l’autorité d’un enseignement théorique
fondé sur l’élaboration expérimentale
du Grand Œuvre et sur la possession réelle de la pierre
philosophale. L’ensemble de ces traités constitue
ce que nous nommons le corpus alchimique traditionnel.
2. Les ouvrages ayant pour objet l’étude des transmutations
métalliques. Certains ont été attribués
à des alchimistes; d’autres ont pour auteurs des
chimistes anciens, par exemple, Kunckel et Becher.
3. Les ouvrages pharmaceutiques et médicaux fondés
sur l’interprétation iatrochimique des théories
alchimiques et sur l’application de ces doctrines à
la préparation des médicaments et à la guérison
des maladies.
4. Les ouvrages littéraires et philosophiques inspirés
par la gnose alchimique et par son langage symbolique.
Entre ces quatre catégories, trop souvent confondues entre
elles par les historiens des sciences, existent des différences
importantes. La première, la plus évidente, est
quantitative. Le corpus alchimique traditionnel compte seulement
une vingtaine d’auteurs parmi lesquels nous citerons les
noms mythiques ou réels d’Hermès (La Table
d’émeraude , et les commentaires d’Hortulain),
d’Arnauld de Villeneuve, de Geber, d’Artéphius,
de Roger Bacon, de Raymond Lulle, de Nicolas Valois, de Bernard
le Trévisan, de Thomas Norton, de George Ripley, de Michael
Sedziwoj (Sendivogius), de Venceslas Lavinius de Moravie, de Basile
Valentin, de Jean d’Espagnet, de Limojon de Saint-Didier,
d’Eyrenée Philalèthe. À notre époque,
les alchimistes ont ajouté à cette liste le pseudonyme
déjà célèbre d’un adepte inconnu:
Fulcanelli, dont l’œuvre majeure, Les Demeures philosophales
, publiée en 1930 dans sa première édition,
a éclairé profondément les études
alchimiques traditionnelles.
Les trois autres catégories d’ouvrages, en revanche,
comptent plusieurs milliers d’auteurs et de titres. Borel
et Lenglet-Dufresnoy, voici plus de deux siècles, en fixaient
le nombre à six mille. D’autres collections mentionnent
vingt mille titres. Si l’on y ajoute la difficulté
d’accès de ces textes, dont la plupart sont rédigés
en latin «scientifique», c’est-à-dire
dans une langue assez différente du latin classique, on
comprend aisément que les historiens soient fort loin de
connaître tous ces ouvrages dont la lecture, souvent fastidieuse
et décevante, exige une inlassable patience.
Certains auteurs classiques, comme, par exemple, Bernard Trévisan,
appelé parfois «le Trévisan», ou «le
bon Trévisan» parce qu’on le jugeait «plus
charitable», c’est-à-dire moins obscur et moins
«jaloux de sa science» que d’autres adeptes,
n’ont pas caché le temps considérable qu’ils
consacrèrent à leurs recherches. Ayant commencé
à lire Rhazès à l’âge de quatorze
ans, «le bon Trévisan» avoue qu’il ne
découvrit le sens véritable du corpus traditionnel
qu’à l’âge de soixante-treize ans.
Le cas du Trévisan n’est pas exceptionnel. La littérature
alchimique a fait de la lecture même de ses œuvres
une épreuve initiatique et c’est là, sans
doute, son caractère le plus déconcertant, le plus
étranger au moins à nos méthodes didactiques
actuelles. Aussi convient-il d’essayer de comprendre les
structures cryptographiques originales de ces textes dans la généralité
de leurs propos et de leurs fonctions.
Le langage alchimique
Dans une étude publiée par la revue Critique ,
en 1953, Michel Butor a analysé avec beaucoup de clarté
les problèmes posés par l’alchimie et son
langage: «Tant qu’une transmission orale était
la règle, écrit-il, ces livres ont pu être
des sortes d’aide-mémoire, chiffrés de façon
très simple. Pour avoir un exposé de la suite des
manipulations prévues et des transformations cherchées,
il suffisait de décoder, de même qu’il suffit
de savoir un peu de latin pour découvrir dans un missel
quels sont les gestes qu’accomplit le prêtre chrétien
à l’autel et les paroles qu’il prononce, en
laissant entre parenthèses la signification théologique
de tout cela. Mais, au fur et à mesure que cet enseignement
oral devenait l’exception, les maîtres se sont mis
à faire des livres qui, de plus en plus, suffisent à
l’initiation. Ce sont des documents chiffrés, mais
qui invitent le lecteur à venir à bout de ce chiffre.
[...]. L’alchimiste considère cette difficulté
d’accès comme essentielle, car il s’agit de
transformer la mentalité du lecteur afin de le rendre capable
de percevoir le sens des actes décrits. Si le chiffre était
extérieur au texte, il pourrait être aisément
violé, il serait en fait inefficace. Le chiffre employé
n’est pas conventionnel, mais il découle naturellement
de la vérité qu’il cache. Il est donc vain
de chercher quel aspect du symbolisme est destiné à
égarer. Tout égare et révèle à
la fois.»
Dans sa conclusion, Michel Butor montre bien la fonction principale
de ces structures cryptographiques: «Le langage alchimique
est un instrument d’une extrême souplesse, qui permet
de décrire des opérations avec précision
tout en les situant par rapport à une conception générale
de la réalité. C’est ce qui fait sa difficulté
et son intérêt. Le lecteur qui veut comprendre l’emploi
d’un seul mot dans un passage précis ne peut y parvenir
qu’en reconstituant peu à peu une architecture mentale
ancienne. Il oblige ainsi au réveil des régions
de conscience obscurcies.»
Ainsi la lecture profane devient-elle une quête initiatique
du «Sens», et nous retrouvons ici ce que nous avons
signalé précédemment à propos de la
gnose jabirienne, de la «science de la Balance»: À
toute genèse correspond une exégèse , mais,
dans le cas de la tradition écrite, c’est, inversement,
de l’exégèse que dépend la genèse.
En effet, la recherche de la pierre philosophale, ses énigmes
et ses pièges, l’extrême fascination de l’or,
des pouvoirs et du savoir que les alchimistes attendaient de sa
possession, suscitaient dans leur esprit une obsession, un monoïdéisme
qui s’étendait, au cours de leurs longues et pénibles
recherches, à toutes les zones claires et obscures de leur
conscience. Sensations, imagination, discours, songes et fluctuations
mentales s’y absorbaient. Peu à peu se formait ainsi
un centre, un noyau psychique rayonnant autour duquel se rassemblaient
et gravitaient leurs puissances intérieures. En même
temps se décantait l’humus des motivations irrationnelles
autour d’images d’un désir transféré
à la dimension même du cosmos, à des unions
nuptiales planétaires, minérales et métalliques,
ardemment entretenues et amoureusement contemplées. Ce
processus de concentration illuminative n’est pas moins
évident dans d’autres disciplines ésotériques
et mystiques. On le retrouve dans le bouddhisme zen, dans le yoga,
dans les oraisons hésychastes de l’Église
d’Orient, dans le dhikr du soufisme islamique. Le monoïdéisme
centre l’intention du cœur sur l’objet du désir.
«Pour visiter les jardins du souvenir, enseignent les maîtres,
il faut frapper à la même porte jusqu’à
s’user les doigts.»
Toutefois, cette explication psychologique ne doit pas être
considérée comme seule capable de rendre compte
des structures cryptographiques de l’alchimie. Il ne faut
pas négliger leurs raisons positives. Pour en donner quelque
aperçu, imaginons que nos physiciens aient décidé
de se communiquer leurs expériences sur la radioactivité
artificielle, sans les révéler ni à la majeure
partie de leurs collègues ni aux pouvoirs publics, tout
en laissant à une élite la possibilité d’accéder
à leurs connaissances.
D’une part, craignant la perspicacité des autres
savants, ils auraient été dans l’obligation
de leur tendre des pièges plus ou moins subtils en laissant
subsister de constantes équivoques sur leurs buts véritables
comme sur leurs procédés expérimentaux. D’autre
part, dans la mesure où la poursuite de leurs recherches
exigeait des crédits, il leur aurait été
indispensable de les justifier par l’importance extraordinaire
des résultats pratiques et, par exemple, financiers, que
l’on en pouvait attendre. Enfin, comme ils se seraient souciés,
néanmoins, de transmettre à de futurs chercheurs
leurs observations sur les propriétés réelles
des corps qu’ils venaient de découvrir, ils auraient
marqué la différence de ces éléments
artificiels avec les éléments naturels par quelque
procédé simple et discret, les nommant, par exemple,
«notre» plomb, «notre» mercure, «notre»
or, comme l’ont fait constamment les alchimistes.
Cependant, les ressources ordinaires de la cryptographie auraient
été insuffisantes si l’on s’était
borné à laisser dans ces messages une clef qui pouvait
être imaginée par le décrypteur. En revanche,
si cette clef était elle-même la structure caractéristique
de l’un de ces corps radioactifs artificiels, les messages
présentaient un seuil d’intelligibilité qui
se confondait pratiquement avec le seuil des expériences
décrites, et leurs lecteurs ne pouvaient être, dès
lors, que des «réinventeurs».
Le seul danger auquel s’exposait ce système était
le hasard qui, on le sait, a joué un rôle considérable
dans l’histoire des sciences. Mais les probabilités
de reconstituer un processus expérimental pondéralement
rigoureux, comprenant des opérations successives et qui
dépendent, en outre, de conditions cosmologiques strictement
déterminées, comme dans le cas de l’élaboration
de l’œuvre alchimique, sont pratiquement négligeables.
La quête de l’impossible
On voit ainsi que le vrai problème aurait été
celui de l’ouverture d’un tel système plutôt
que celui de sa fermeture. Et c’est là que les alchimistes
ont fait preuve d’un véritable génie cryptographique.
Ils ont utilisé le principal piège qu’ils
tendaient aux avides et aux ignorants pour ouvrir à leurs
disciples la porte de leur jardin. Ils ont compris, en effet,
que, seule, la quête de l’impossible, de l’irréalisable,
était capable de mobiliser toutes les ressources intellectuelles,
morales et spirituelles de certains hommes, jusqu’à
ce point critique d’une illumination, qui leur livrerait,
selon l’admirable expression d’André Breton
«l’ombre avec sa proie fondues dans un éclair
unique». Ainsi les maîtres de l’alchimie ont-ils
confié à l’espoir la vraie clef du jardin
des Hespérides, comme à sa quête héroïque
la Toison d’Or. Car il savaient, par leur propre expérience,
qu’ils ne devraient craindre aucune divulgation de la part
de ceux qui auraient payé si chèrement leur accès
à la «haute science». L’histoire a justifié
leurs prévisions. Depuis plus de vingt siècles,
les secrets expérimentaux du Grand Œuvre n’ont
jamais été dévoilés, selon ce qu’enseignait
déjà l’adage de Lao-Tseu: «Celui qui
parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas.» Martyrisé,
un adepte, Alexandre Sethon, auquel l’Électeur de
Saxe voulut arracher par les tortures le secret des transmutations
qu’il venait d’opérer publiquement, garda dans
les tourments le même silence qu’il avait opposé
auparavant à l’avide curiosité du prince et
à ses promesses.
L’idéal scientifique et philosophique de l’alchimie
traditionnelle forme ainsi un frappant contraste avec les buts
des recherches désordonnées des «souffleurs»,
pseudo-alchimistes, charlatans et faussaires qui, à toutes
les époques, ont trouvé, dans les sciences anciennes,
obscures et généralement ignorées, de nouveaux
moyens d’abuser de la crédulité publique.
La différence de qualité littéraire entre
les textes classiques de l’alchimie et les compilations
de recettes et de procédés que les historiens des
sciences nomment abusivement «alchimiques» n’est
pas moins évidente. Le symbolisme véritable ne s’imite
point, car sa cohérence profonde, pour ainsi dire musicale,
défie les plus ingénieux procédés
de composition. On voit, d’ailleurs, sur des gravures alchimiques
et sur des motifs décoratifs de «demeures philosophales»,
la représentation assez fréquente d’instruments
qui évoquent l’«Art de Musique», ancien
nom de l’alchimie.
Les rapports entre la métallurgie et la musique sont mentionnés
déjà par Strabon, par Solin et par Plutarque. Selon
Aristide Quintilien, la musique désigne, en général,
«ce qui régit et coordonne tout ce que la nature
enferme dans son sein». Ptolémée, dans ses
Harmoniques , assimile les mouvements astronomiques aux phénomènes
musicaux. Ces correspondances symboliques étaient encore
bien connues à l’époque médiévale.
Près des mines de Kutná-Hora, en Tchécoslovaquie,
dans l’ancienne église, une fresque du XIVe siècle
montre, dans sa partie supérieure, des anges musiciens,
dans sa partie inférieure, la fabrication de la monnaie
et ses diverses opérations minières et métallurgiques.
Certains ouvrages alchimiques et, par exemple, l’Atalanta
fugiens , de Michel Maier, aux célèbres gravures,
contiennent aussi des partitions musicales.
La diversité des moyens d’expression du symbolisme,
dans la littérature alchimique, n’est pas moins remarquable
que sa cohérence interne et la richesse de ses correspondances
analogiques.
8. L’univers symbolique du Grand Œuvre
La littérature alchimique et son langage, tels que le
corpus traditionnel occidental en présente les témoignages,
ont eu pour but principal de transmettre, sous le voile de leurs
structures particulières et grâce à elles,
une révélation et une illumination qui dépendaient
d’un seuil d’éveil intérieur. En le
franchissant, le néophyte pénétrait dans
cet «autre monde» qu’est l’univers du
Grand Œuvre. Ainsi l’exploration de cette nébuleuse
logique lointaine exigeait-elle un long voyage à travers
le temps, un passage à un temps mythique, le temps démiurgique
de toute genèse.
L’instrument de cette extraordinaire navigation intérieure
était spécialement composé pour un tel usage
et seulement par ceux qui l’avait accomplie déjà
jusqu’à son terme. C’est pourquoi le livre
alchimique traditionnel est inimitable techniquement, car sa composition
complexe et, surtout, l’énergie subtile et l’influence
spirituelle dont il est chargé en font à la fois
un véhicule «hermétiquement clos» et
un message substitué magiquement à la présence
même du maître. En ce sens, on doit rapprocher la
fonction initiatique de ces traités du rôle du mandala
tibétain, cercle magique et diagramme de projection d’un
panthéon symbolique, dont le but est de servir de support
à la concentration illuminative. Le mandala , le plus souvent,
est dessiné sur la terre, de même qu’étaient
tracés sur le sol les emblèmes de l’ancienne
maçonnerie opérative avant l’ouverture des
travaux; ils étaient effacés après la fermeture
rituelle. Les modernes «tapis de loges» de la maçonnerie
spéculative n’ont pas d’autre origine. On voit
par cet exemple que l’impression des représentations
symboliques a fixé sous les formes stables du livre ce
qui, primitivement, devait être reconstruit entièrement
avant d’être déchiffré et aussi afin
de pouvoir être véritablement compris. En d’autres
termes, nos civilisations ont substitué l’exégèse
intellectuelle ou spéculative à l’exégèse
opérative, avec les avantages et les inconvénients
que comporte cette évolution qui n’a pas été
assez attentivement analysée.
Au terme de son pèlerinage alchimique, le néophyte,
ayant découvert la mystérieuse «matière
première» du Grand Œuvre, symbole de la Terre
sainte, trouvait aussi le livre des livres, «la mère
du Livre», et, de nouveau, il devait, comme un enfant, lui
demander de l’instruire. Ce microcosme «minéral
et métallique», selon le témoignage unanime
des adeptes, n’est pas une abstraction métaphysique
ni un pieux artifice imaginé pour les besoins d’une
philosophie occulte purement contemplative.
L’univers alchimique est à la fois subjectif et
objectif, imaginaire et réel, spirituel et matériel.
C’est, selon la juste expression d’Henry Corbin, un
monde «imaginal». Pour entendre ce terme, il faut
admettre l’existence de la perception imaginative de structures
dont l’ordre et la cohérence dépendent de
lois non quantifiables, mais aussi certaines que celles qui régissent
les structures du monde des phénomènes perçus
par nos sens et par leurs instruments. Cette hypothèse
peut sembler aventureuse. Pourtant, le simple bon sens suffit
à la justifier. Tout art, en effet, s’il est génial,
nous montre que le «beau est la splendeur du vrai»
et que les structures «imaginales» existent éminemment
puisqu’elles répondent à une intensité
de la perception à laquelle, sans l’artiste, nos
sens n’atteindraient jamais. Si paradoxale que semble cette
proposition, l’art est une physique expérimentale
non moins objective que la physique quantifiable, et qui dépend
seulement de lois bien trop complexes pour être réduites
dans l’état actuel de nos connaissances à
des systèmes rationnels, ce qui, d’ailleurs, ne prouve
nullement qu’elles soient irrationnelles.
Le règne de l’homme
L’exemple de l’art, en effet, éclaire tout
le problème de la nature matérielle et spirituelle
de l’alchimie. Demande-t-on à un peintre s’il
est vrai qu’il utilise des couleurs palpables et des métaux
comme le chrome et le cobalt? Et s’il répond que
son problème consiste à trouver un certain jaune,
et un bleu qui l’obsède, devra-t-on en déduire
que la peinture n’est qu’une préchimie des
colorants? On doit rappeler que l’alchimie a été
nommée «art sacré», «art sacerdotal»,
que ses adeptes portent le nom d’«artistes»,
et que ce n’est pas sans de pertinentes raisons que leur
travail a été désigné par l’expression
caractéristique de Grand Œuvre.
Or tout art est inconcevable sans une matière, et c’est
pourquoi la notion d’alchimie «spirituelle»
ou purement «psychologique» est aberrante, car elle
méconnaît la fonction principale de l’alchimie:
délivrer l’esprit par la matière en délivrant
la matière elle-même par l’esprit. Cette mutuelle
délivrance ne peut être accomplie que par l’art
suprême, le traditionnel «Art d’Amour»
de la chevalerie de tous les temps. Loin de refuser ou de nier
l’incarnation, non seulement l’alchimie l’affirme
car elle la contemple, mais encore elle la glorifie. La délivrance
n’est pas une évasion, c’est une nouvelle naissance,
une seconde genèse; celle du règne de l’homme
qui achève par l’art l’œuvre de la nature,
ce qui confirme aussi son entière et lourde responsabilité
terrestre. Aucun roi n’est innocent. L’homme est à
la fois la matière et l’alchimiste du Grand Œuvre
de l’histoire. Presque tous ses drames naissent de ses erreurs
d’interprétation des enseignements qu’il a
reçus à un âge où il ne savait presque
rien, et qu’il lui faut réinventer. C’est ce
qu’annonce un vitrail alchimique où l’on voit
Dieu créant le monde et l’homme, et où l’on
peut lire ces mots: «Comment fut fait notre premier père,
en belle et due image de Dieu. Comment il nous le faut refaire.»
Dans cette perspective, le sujet du Grand Œuvre minéral
et métallique portait aussi le nom d’«Adam».
En quelque sorte, il enseignait mystérieusement à
l’alchimiste les principaux changements de la condition
humaine, par une double analogie de cet «archétype
expérimental» avec le processus initiatique et de
l’initiation elle-même avec l’histoire universelle.
Là encore, le problème des structures imaginales
se pose, car elles perturbent, dans ce cas, nos conceptions logiques
du temps. Nous ne pouvons guère attendre qu’une expression
comme celle de «niveaux de temps» nous éclaire,
et cependant son contenu peut nous aider à comprendre le
temps et ses profondes modifications dans l’univers alchimique.
Cet espace fermé, ces labyrinthes, ces lueurs soudaines,
ces ténèbres, cette galerie de miroirs entre lesquels
circulent des rois, des dragons, des enfants, des déesses
nues, des couples d’amoureux, des musiciens, tout un peuple
d’acteurs qui, cependant, ne montre point leur vrai visage,
cette machinerie, ce théâtre, ces palais déserts,
peu à peu, désorientent, troublent, égarent
le voyageur par leurs interférences comme par l’absence
de tout critère extérieur de réalité.
Si l’on imagine l’effet produit par des dizaines
d’années de méditation quotidienne sur ces
thèmes symboliques, on voit que l’alchimiste, comme
le moine tibétain devant son mandala , était, en
quelque sorte, transféré finalement dans le cercle
magique d’un autre «espace-temps» où
il risquait d’être absorbé sans retour. Dans
ces conditions, le travail matériel et les manipulations
expérimentales des arts du feu, qui ne tolèrent
aucune faute d’attention, étaient indispensables
à l’équilibre des puissances intérieures
engagées dans la quête alchimique.
Ce fut là, sans doute, l’un des aspects didactiques
les plus originaux et les plus dignes d’intérêt
de cette science traditionnelle. Les alchimistes ont exigé
de leurs disciples qu’ils complètent les travaux
du laboratoire par l’œuvre de l’oratoire, et
qu’ils éprouvent la réalité de leur
foi comme de leurs théories par l’observation «des
choses qui ne savent pas mentir». Par cette double discipline,
«les plus illustres rêveurs dont l’humanité
ait connaissance» nous montrent qu’il ne faut exclure
ni la sagesse ni le bon sens du profond royaume de leurs songes.
Cet article est tiré, en partie, de l’Encyclopédie
Universalis et remis en forme par Ascelpios.